Compte-rendu des soirées jeux de plateaux
La reine amazone avait ordonné qu'on la laissa seule, et sitôt le dernier membre de sa suite parti elle s'autorisa à rompre le masque impassible de son visage, laissant enfin la fatigue contenue affleurer à la surface. Son visage se creusa aussitôt de plis, de fissures, de rides, traces évidentes de son épuisement extrême.

Voilà de longs mois que la guerre perdurait. Les combattants s'épuisaient peu à peu, les erreurs stratégiques s'enchaînaient, mais certains perdaient plus que d'autres, et la fière nation amazone n'avait guère fait honneur à sa réputation. Leur île ancestrale était tombée aux mains de l'ennemi dans une attaque prévisible et qu'elle n'avait pourtant réussi à contrer, et le dernier caillou sur lequel son peuple s'était réfugié subissait le harcèlement constant des griffons et du terrible kraken.

La situation ne pouvait qu'empirer, leur dernier bastion étant isolé au milieu de la sphère d'influence athénienne (Aragorn), nation bâtisseuse, célèbre pour ses incompréhensibles jacasseurs, qu'ils appellent « philosophes », aux villes aussi savamment construites que bien défendues.

La reine était dos au mur, et avec elle tout son peuple. Elle décida alors de jouer sa dernière carte, celle qu'elle aurait aimé ne jamais avoir à abattre.

Les six grands prêtres furent convoqués. Tous des hommes, pour intercéder auprès de divinités bien masculines, la grande Athéna n'ayant d'yeux que pour la cité à laquelle elle a donné son nom. La garde personnelle de la reine les escorta jusqu'à une pièce dont ils ignoraient l'existence, profondément enfouie sous le palais, un temple souterrain creusé à même la roche, un cercle de gradins de pierre autour d'un autel rectangulaire dépouillé. Les sculptures et inscriptions étaient rudimentaires, mais fortement imagées et percutantes, et il ne leur fallut guère de temps pour comprendre ce qui allait se passer.

Le prêtre de Zeus poussa simplement un soupir résigné. Le prêtre d'Arès tenta de se battre, de s'enfuir, mais fut neutralisé sans mal par les combattantes d'élite. Le prêtre d'Apollon, au ventre rebondi, se contenta d'un sourire jovial et compréhensif, car il avait vécu dans l'opulence jusqu'ici et savait que toute chose à un prix.

La reine entra alors, dans une unique tunique de cérémonie plus proche de la peau de bête brute que d'une véritable étoffe taillée. Et d'un simple signe de la main à ses fidèles guerrières, les six prêtres furent égorgés.

Leurs corps tombèrent à terre, leur sang coula lentement vers l'autel, descendant progressivement les degrés jusqu'à former une flaque cramoisie. Puis les présents se mirent à incanter, dans une langue ancienne dont il n'existe pas de forme écrite et qui sera perdu lorsque la dernière de ses pratiquantes rendra l'âme.

Et la terre rugit. Et la terre s'ouvrit. Et en jaillit une chthonienne créature, une divinité d'un âge oublié. Femme elle était aussi, mais également oiseau et bête. Le Sphinx était là.

La reine s'inclina. Ses troupes firent de même et reculèrent également de quelques pas, donnant au monstre et son invocatrice une artificielle intimité.

« Reine sans roi, par le sang des adorateurs de mes ennemis tu m'as invoqué, et à tes questions je répondrais. »

Alors la reine s'ouvrit à elle de tous ses problèmes. Et le Sphinx éclata de rire.

« Tant de mots pour une énigme à la solution si simple. Reine, que sont les amazones ? »

« Les meilleurs guerrières du monde. »

« Et à quoi ont-elles consacré la dernière décennie ? »

La reine réfléchit. Son règne avait été marqué par un accroissement économique sans précédent. En manœuvrant adroitement les sirènes dont le chant était sans effet sur elles, les amazones avaient pris le contrôle de toutes les routes commerciales importantes, ce qui leur avait apporté une grande richesse. Une stratégie audacieuse leur avait permis de consacrer cet atout primordial en dépit de tous les déboires récents.

Et alors, elle comprit.

Après cela, la situation évolua très vite. L'intégralité des comptoirs commerciaux des amazones furent liquidés, vendus pour une fraction de leur valeur. Et l'or ainsi dégagé devint fer, et le fer devint armes. Tous crurent la reine atteinte de folie, mais elle ne leur laissa pas le temps de monter un complot pour la renverser. Ses troupes fraîches et bien équipées embarquèrent sur les quelques galères qui avaient échappé aux tentacules du kraken, et déferlèrent sur les îles attenantes en une vague inarrêtable.

Personne n'avait anticipé l'assaut, qui fut sanglant et terrible, les défenseurs broyés sans l'ombre d'une chance. Athènes tomba. L'île ancestrale fut reprise des mains du sinistre peuple des griffons (Jehan). Mais ces deux civilisations étaient seulement blessées, non finies, et se préparaient déjà à prendre leur revanche sur les fougueuses amazones à la stratégie purement offensive, leurs cités désertées de tout défenseur.

Et c'est alors qu'un vent imprévu se mit à souffler. Les sylphes complices gonflaient les voiles des femmes, et de contre-attaque il n'y eut jamais. Les guerrières portées par la tempête déferlèrent de nouveau, bien plus vite que nul ne s'y attendait, et cet assaut inopiné fut cette fois fatal.
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RE: Compte-rendu des soirées jeux de plateaux - par Skarn - 23/01/2016, 01:03



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