A vendetta
#31
@Astre*Solitaire, voici quelques précisions sur certains points que tu as évoqués :

(14/07/2024, 23:13)Astre*Solitaire a écrit : Ghjuvan Battista Rossi m’a été relativement vite antipathique – comme à peu près tous les personnages de ce récit – parce que la violence qui est présentée et l’attitude générale des individus croisés en regard de cette dernière m’est odieuse. Néanmoins, s’il n’y a pas vraiment de prise de position directe de l’auteur en regard des exactions des uns et des autres, une légère forme de morale couplée aux conséquences absurdes de la vendetta viennent un peu rééquilibrer le tout.

Je peux comprendre ton ressenti, mais c'est celui d'un continental du XXIe siècle, pas d'un insulaire du XIXe qui a baigné toute sa vie dans cette culture très particulière. En l’occurrence, dans cette histoire, selon moi, mes personnages sont tout autant prisonniers et victimes qu'acteurs de cette culture de la violence. De mon côté j'aime mes personnages, même ceux qui peuvent se comporter comme des salauds. Plutôt que des les rendre sympathiques ou antipathiques, j'essaie surtout de les rendre crédibles et humains.

(14/07/2024, 23:13)Astre*Solitaire a écrit : En effet, au début de notre histoire, le jeune héros va devoir s’enfoncer dans le maquis montagneux avec des tueurs à ses trousses et, évidemment, il pense à emporter une blague à tabac et une fiole d’eau bénite. Vraiment ?
De plus, il ne peut prendre que deux objets… Pourquoi que deux ? Une fois nantie de la blague et de la fiole, n’a-t-il plus assez de place pour la pièce de 10 francs ? Ses parents, qu’il ne reverra plus jamais, seraient-ils trop pingres pour la lui donner ? Alors que part la suite, il n’aura aucun problème pour transporter une bible ou un stylet. Je suis un peu taquin, là. Pardon. Et effectivement, en terme de mécanique de jeu, on comprend bien le pourquoi du comment. Je dirais même que l'on y est habitué. Trop peut-être, car c'est le vraisemblable qui dès lors en pâtit.

Dans mon esprit, le personnage est pauvre est ne possède en fait que deux des objets cités dans cette liste. Il n'en emporte pas davantage, car il n'en possède pas plus. C'est donc le lecteur qui décide quels sont les objets qu'il possède et fait le choix d'équiper son personnage de tel ou tel objet, comme dans d'autres aventures il lui attribuerait telle ou telle compétence.

(14/07/2024, 23:13)Astre*Solitaire a écrit : Dans le même ordre d’idée, au paragraphe 46, il est écrit que : « Il y a eu un bruit sec quand sa tête a cogné le pavé du quai, et la silhouette n’a plus bougé ». Un frère de moins ! On affronte l’autre au paragraphe 5 et « avec leur aide [des marins], nous avons dissimulé le cadavre de Filippu ». Et donc, l'autre cadavre, lui, on le laisse sur le quai ? Un léger oubli, probablement (ou alors il y a quelque chose que j'ai ratée).

On peut présumer que l'homme dont on a cogné la tête sur le sol n'est pas mort mais seulement assommé. il n'est donc pas nécessaire de faire disparaitre son cadavre.

(14/07/2024, 23:13)Astre*Solitaire a écrit : Enfin, il y existe des choix particuliers à réaliser pour atteindre la dernière fin ; et ils semblent vraiment contre-intuitifs au vu de la situation – comme d’aller faire un détour auprès de sa belle – ou qui nous sont faussement présentés. C'est notamment le cas du paragraphe 10 : « Mais où m’abriter ? Sous un arbre [...] ? C’était le meilleur moyen de mourir foudroyé, ou assommé par une branche cassée. Sous un rocher [...] ? Des fleuves de boue dévalaient des hauteurs, trempant tout sur leur passage, rendant illusoire la possibilité de rester au sec. ». Tout ici nous incite à prendre l’autre solution (ne pas s’abriter). C’est pourtant une erreur : il faut chercher à s'abriter.

J'aime bien brouiller les cartes, et souffler le chaud et le froid pour embrouiller le lecteur. Si le choix le plus naturel semble aussi le plus sûr, le lecteur prudent ou flemmard va le faire, et va peut être trop rapidement trouver le meilleur chemin...

(14/07/2024, 23:13)Astre*Solitaire a écrit : J’espère, Grattepapier, que mes remarques ne te sembleront pas trop sévères, car j’ai vraiment passé un excellent moment à me carapater au sein du maquis corse et je prends toujours beaucoup de plaisir à lire tes AVH. Merci à toi.

Merci à toi aussi pour ton retour, et content que cette histoire t'ait transporté dans un autre espace-temps !
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#32
Personnellement, je ne suis pas du même avis concernant l'utilisation du passé composé (oui en effet je l'ai moi-même employé Smile)
Il a de très bons romans modernes qui l'utilisent, et je trouve beaucoup plus vivant, plus près du lecteur, comme un ami qui me raconterait une histoire. Dans mon cas, l'immersion est donc plus forte qu'avec l'emploi du passé simple (et de loin).
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#33
Avant de me lancer dans la lecture des œuvres en compétition pour le YAZ de cette année, je voulais revenir sur cette mini-AVH. Je l’avais lue à l’époque, mais, comme bien souvent, rattrapé par mes propres démons, j’avais sombré dans une de ces trop familières périodes d’apathie, digne du grand ancien de la cité de R’lyeh.

Un des textes que j’ai préférés est, sans conteste, A Vendetta. Car, et c’est très personnel, cette AVH coche beaucoup des cases qui correspondent à mes attentes de lecteur, sur ce format.
Déjà, j’aime quand le style est au service de l’histoire et de la narration, quand une cohérence s’impose immédiatement et donne du « corps » au récit. Dans cette fuite éperdue, le style ciselé, concis mais expressif, est d’une redoutable efficacité. Phrases courtes, maîtrise du rythme, descriptions visuelles : tout résonne parfaitement avec le thème de cette vengeance insulaire (mention spéciale pour les dialogues) et l’urgence qui imprègne chaque scène.

L’ambiance oppressante s’installe dès les premiers paragraphes, avec une densité qui se niche dans les détails. Même les personnages secondaires – la mère sévère, le père taiseux – sont crédibles et participent à la profondeur du récit. Peut-être que le format restreint empêche de développer une complexité morale plus marquée, ce qui aurait permis d’échapper tout à fait aux clichés.

Après cette plongée initiale dans les traditions et les injonctions familiales, les éléments fantastiques liés à la Corse se mêlent progressivement à l’exode forcé, dans une gestion de la tension intense, qui va crescendo. Le carcan des 50 paragraphes rend toutefois délicate l’introduction du fantastique au cœur d’un réalisme jusqu’alors dominant.

J’ai pris beaucoup de plaisir à relire A Vendetta. La prose est solide, le sujet difficile, voir « casse-gueule », en raison de son universalité et du risque de tomber dans des stéréotypes. Ce risque est encore plus marqué lorsqu’on s’attaque à des régions fortement imprégnées de cultures ancestrales, souvent bien plus complexes que ce qu’elles laissent entrevoir au voyageur pressé, qui ne s’attarde, le plus souvent, que sur des poncifs ou un apparent exotisme.

Le dernier point sur lequel je voulais insister, c’est le style. L’écriture est vraiment maîtrisée, empreinte d’un classicisme très élégant. Si je devais formuler une critique mineure, je dirais qu’elle est presque « trop » maîtrisée. Mais, encore une fois, c’est extrêmement subjectif. Peut-être une piste de réflexion : l’émotion d’un texte, et de ses personnages qui le peuplent, réside aussi dans les fêlures, les hésitations, les approximations, les nébulosités si chères aux impressionnistes ! Ces zones floues, ces silences, ces respirations que le lecteur peut s’approprier pour y laisser vagabonder ses propres projections, ses propres couleurs, en dessiner les contours, insufflant à cet homoncule littéraire une étincelle de vie !

Merci, Grattepapier, pour cette AVH qui démontre tout ton talent d’auteur.
[+] 1 personne remercie Gwalchmei pour ce message !
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#34
Merci Gwalchmei pour ce long retour qui fait rudement plaisir ! Et ce d'autant plus qu'il vient de toi. Tu connais l'admiration que je porte à la qualité de ta prose, et (je ne m'en cache pas) "A vendetta" a été écrite comme une espèce d'hommage à ton "Tan Noz". J'aime beaucoup cette AVH qui propose une mécanique de création du personnage très originale, un personnage d'écrivain un peu torturé, une utilisation rare du folklore breton et un fin assez ambiguë. Je prends bonne note de tes remarques sur le style "trop maîtrisé "comme une piste d'amélioration. En effet, j'ai sans doute tendance à vouloir tout expliquer, tout signifier trop clairement au lecteur, au lieu de laisser ce dernier tirer de lui-même ses propres conclusions. Un peu plus de finesse, de subtilité ou d'ambiguïté ne ferait pas de mal. À méditer...
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#35
Voilà, je viens de terminer « A vendetta » ! J’espère être encore dans les temps pour le vote…
 
Bon, j’ai vraiment beaucoup aimé, évidemment. La description de l’« atmosphère corse » est excellente, riche en petites notations qui créent une forte impression de réalisme. L’écriture est très maîtrisée, d’un classicisme admirable, tout comme la structure du récit. Cette AVH, comme toutes celles de grattepapier, combine une remarquable rigueur historique avec une non moins subtile finesse dramatique, tout en conservant le style et le ton d’un LDVELH accessible, et presque parfaitement lisible par un adolescent. Pour moi, c’est une immense vertu, et aussi une qualité très rare, qui me rend admiratif. Ce mélange de profondeur et de naïveté est touchant.
 
L’AVH m’a paru bien assez difficile, puisque je dois avoir expérimenté à peu près toutes les morts possibles avant d’atteindre la fin 49, puis seulement la 50 !!! J’ai un sixième sens infaillible pour prendre les mauvaises décisions.
 
Bravo, grattepapier ! Tu as un don remarquable pour construire des récits à la fois prenants, humains et richement documentés. Nous apprenons tous beaucoup en te lisant !
 
Je livre maintenant une longue remarque rébarbative, qu’il vaut mieux ne pas lire à moins d’avoir beaucoup de temps à perdre. Je voulais la mettre en spoil, mais je suis tellement nul que j'ai raté mon coup, et je n'arrive pas à corriger ça... Smile

Je voudrais formuler une analyse dramatique un peu anecdotique, même si elle va occuper trop d’espace. Je m’en excuse par avance : il n’est pas toujours facile d’expliquer clairement ce genre de choses. Il ne s’agit pas du tout d’une critique technique et objective, mais peut-être d’une toute petite frustration personnelle et subjective, qui n’a en rien gâché mon plaisir de lecture, très sincèrement (j'ai vraiment et viscéralement adoré le récit, sans réserve). D’autres seront sans doute de toute façon en désaccord complet avec moi.  Je formule ici simplement mon idée pour lancer la réflexion sur le sujet, sans être certain d’avoir raison.
 
Tu traites certes le point de vue corse sans jugement moral explicite, grattepapier, ce qui me paraît essentiel pour l’intérêt littéraire et psychologique du récit ; mais je trouve que tu ne nous fais pas assez charnellement comprendre le point de vue corse.
 
Je m’explique. Dès le début, tu rejettes dans les limbes de l’oubli les causes de cette vieille vendetta familiale. Tu insistes sur le poids de l’honneur et des traditions, sur la soumission de la mère à ses obligations traditionnelles, sur l’amitié du fils pour celui qu’il a pourtant tué, etc. Je comprends tout à fait ta démarche, et son intérêt. Ces petites notations sont bien senties et d’une grande finesse. Mais à aucun moment nous n’épousons vraiment la simple possibilité que cette vengeance soit juste, ou puisse au moins le sembler.
 
Dans « A la lisière des mondes », tu nous fais incarner un colonisateur qui commence à penser comme un Iroquois ; ici, nous incarnons plutôt un Corse qui commence à penser comme un Français. Or, nous sommes Français (enfin, la plupart d’entre nous, je suppose), et, du même coup, nous ne comprenons plus vraiment ce que signifie la vendetta. Même si ces vengeances avaient souvent un caractère effectivement absurde, de sorte que tout ce que tu décris est tout à fait justifié, elles comportaient aussi une dimension de justice, ou une tension vers la justice. Elles étaient vécues, ou pouvaient être vécues, comme des formes de justice. A mes yeux, cela aurait pu être suggéré avec un peu plus de force et d’incarnation au début du récit, afin de renforcer d’autant plus le parcours initiatique du héros, voire son « émancipation ».
 
Je me lance ici dans un petit développement anthropologique un peu abscons : pardonnez-moi à nouveau pour la longueur du propos. De mon point de vue, le régime anthropologique de la vendetta répond au besoin de réguler la société dans un monde où la répression policière est absente. A l’époque du récit, la vendetta corse est encore la survivance d’un cadre rural enraciné, désormais plongé dans un monde où la justice colonisatrice des continentaux s’est imposée mais se trouve rejetée par une part importante de la population. En fait, on retrouve peu ou prou le principe de vendetta dans nombre de civilisations antiques, comme chez le peuple hébreu ou dans la Chine confucéenne. Les conflits sanglants entre familles et les règlements de compte sordides y étaient perçus comme des dérives plus ou moins inévitables (les Chinois appelaient ça « l’entrechoquement tragique des épées »), sans que cela remette en cause la nécessité d’une régulation sociale par la vendetta, faute de mieux, en quelque sorte. En d’autres termes, les injustices souvent occasionnées en pratique par ce système ne changeaient rien au fait que le système avait théoriquement pour but d’appliquer une forme de justice. « Œil pour œil, dent pour dent » signifie : il ne serait pas juste que celui qui a causé du tort ne soit pas châtié pour son méfait.
 
Bref, pour en revenir à des considérations un peu moins abstraites, et pour me recentrer sur ton AVH, j’aurais aimé qu’on sente réellement dans ton récit que cette haine entre les deux familles avait encore du sens, au moins pour la génération des parents, sinon forcément pour celle des enfants. J’aurais aimé qu’on sente la réalité des contentieux ancestraux entre les deux clans, les frustrations, les brimades, les mesquineries que cela a engendrées. J’aurais aimé qu’on sente que chaque famille se croyait lésée par l’autre et tenait viscéralement à réparer un tort, au lieu de seulement se plier à une tradition.
 
Quelques phrases auraient suffi, je pense. Vraiment pas grand-chose. Une remarque un peu touchante du père ou de la mère sur tout le mal que leur avait fait la famille rivale, par exemple. Puis une remarque un peu touchante aussi d’un des membres de la famille rivale, par exemple lors de l’épilogue, voire plus tôt si c’est possible. Chaque famille aurait exprimé son point de vue, ses reproches sincères, ses indignations.
 
Car, encore une fois, s’il est certes question de tradition ici, il est aussi question de justice, à mon avis. En le faisant davantage sentir, la vengeance serait alors apparue comme quelque chose de compréhensible, et le fait que le héros y renonce peut-être à la fin, face au troisième frère, aurait revêtu une charge dramatique encore plus grande. J’aurais aimé en définitive une ambiguïté morale un peu plus incarnée, d’autant que, pour nous autres modernes, baignant qui plus est dans une culture catholique du pardon, il est très difficile de percevoir spontanément le sens d’une vendetta, qui nous paraît toujours monstrueuse.
 
Je suis convaincu que l’aspect tragique de l’histoire en serait sorti magnifié. Le jeune homme se serait vraiment arraché à quelque chose, au terme d’un authentique dilemme. C’était d’ailleurs le cas dans « A la lisière des mondes » : là, le héros est vraiment tiraillé entre deux mondes, parce qu’il aime les deux femmes qu’il laisse derrière lui chez les colons, mais aussi parce qu’il aurait de bonnes raisons d’en vouloir aux Iroquois qui l’ont contraint à vivre parmi eux, ou qui massacrent les gens de son village français d’origine.
 
Mon opinion est certainement très discutable, bien sûr. De toute façon, c’est un détail, et la longueur de mon commentaire ne doit pas faire oublier que mon opinion générale sur ton AVH est tout simplement dithyrambique, grattepapier. Je suis un de tes admirateurs inconditionnels, et je ne me suis permis cette petite analyse que par goût de la réflexion anthropologique: le sujet me passionne, d’où mon excessive prolixité.
 
Ne perds pas ton temps à me répondre et profite tranquillement de l’été. J’ai juste saisi cette occasion pour digresser un peu. Encore bravo à toi : « A vendetta » m’a vraiment beaucoup touché, et j’espère qu’elle sera publiée bientôt !!!
[+] 1 personne remercie Sisyphe pour ce message !
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#36
(06/08/2026, 19:55)Sisyphe a écrit : Voilà, je viens de terminer « A vendetta » ! J’espère être encore dans les temps pour le vote…
 

MDR.

(06/08/2026, 19:55)Sisyphe a écrit : Bon, j’ai vraiment beaucoup aimé, évidemment. La description de l’« atmosphère corse » est excellente, riche en petites notations qui créent une forte impression de réalisme. L’écriture est très maîtrisée, d’un classicisme admirable, tout comme la structure du récit. Cette AVH, comme toutes celles de grattepapier, combine une remarquable rigueur historique avec une non moins subtile finesse dramatique, tout en conservant le style et le ton d’un LDVELH accessible, et presque parfaitement lisible par un adolescent. Pour moi, c’est une immense vertu, et aussi une qualité très rare, qui me rend admiratif. Ce mélange de profondeur et de naïveté est touchant.
 
L’AVH m’a paru bien assez difficile, puisque je dois avoir expérimenté à peu près toutes les morts possibles avant d’atteindre la fin 49, puis seulement la 50 !!! J’ai un sixième sens infaillible pour prendre les mauvaises décisions.
 
Bravo, grattepapier ! Tu as un don remarquable pour construire des récits à la fois prenants, humains et richement documentés. Nous apprenons tous beaucoup en te lisant !

Content que cette histoire t'ait plu. Et aussi content que cette histoire continue à vivre sur Litteraction. C'est vraiment le but de ce site : faire vivre nos AVH dans le temps. J'ai moi même pas mal écumé Litteraction à la recherche des AVH précédentes des auteurs dont j'avais appréciés la dernière AVH. C'est génial d'avoir une telle bibliothèque gratuite mise à disposition de tous (et c'est cette réflexion qui m'a poussé à remettre mes histoires sur le site après les avoir retirées momentanément). J'espère que tes histoires rejoindront bientôt les nôtres !

(06/08/2026, 19:55)Sisyphe a écrit :  
Je livre maintenant une longue remarque rébarbative, qu’il vaut mieux ne pas lire à moins d’avoir beaucoup de temps à perdre. Je voulais la mettre en spoil, mais je suis tellement nul que j'ai raté mon coup, et je n'arrive pas à corriger ça... Smile

Je voudrais formuler une analyse dramatique un peu anecdotique, même si elle va occuper trop d’espace. Je m’en excuse par avance : il n’est pas toujours facile d’expliquer clairement ce genre de choses. Il ne s’agit pas du tout d’une critique technique et objective, mais peut-être d’une toute petite frustration personnelle et subjective, qui n’a en rien gâché mon plaisir de lecture, très sincèrement (j'ai vraiment et viscéralement adoré le récit, sans réserve). D’autres seront sans doute de toute façon en désaccord complet avec moi.  Je formule ici simplement mon idée pour lancer la réflexion sur le sujet, sans être certain d’avoir raison.
 
Tu traites certes le point de vue corse sans jugement moral explicite, grattepapier, ce qui me paraît essentiel pour l’intérêt littéraire et psychologique du récit ; mais je trouve que tu ne nous fais pas assez charnellement comprendre le point de vue corse.
 
Je m’explique. Dès le début, tu rejettes dans les limbes de l’oubli les causes de cette vieille vendetta familiale. Tu insistes sur le poids de l’honneur et des traditions, sur la soumission de la mère à ses obligations traditionnelles, sur l’amitié du fils pour celui qu’il a pourtant tué, etc. Je comprends tout à fait ta démarche, et son intérêt. Ces petites notations sont bien senties et d’une grande finesse. Mais à aucun moment nous n’épousons vraiment la simple possibilité que cette vengeance soit juste, ou puisse au moins le sembler.
 
Dans « A la lisière des mondes », tu nous fais incarner un colonisateur qui commence à penser comme un Iroquois ; ici, nous incarnons plutôt un Corse qui commence à penser comme un Français. Or, nous sommes Français (enfin, la plupart d’entre nous, je suppose), et, du même coup, nous ne comprenons plus vraiment ce que signifie la vendetta. Même si ces vengeances avaient souvent un caractère effectivement absurde, de sorte que tout ce que tu décris est tout à fait justifié, elles comportaient aussi une dimension de justice, ou une tension vers la justice. Elles étaient vécues, ou pouvaient être vécues, comme des formes de justice. A mes yeux, cela aurait pu être suggéré avec un peu plus de force et d’incarnation au début du récit, afin de renforcer d’autant plus le parcours initiatique du héros, voire son « émancipation ».
 
Je me lance ici dans un petit développement anthropologique un peu abscons : pardonnez-moi à nouveau pour la longueur du propos. De mon point de vue, le régime anthropologique de la vendetta répond au besoin de réguler la société dans un monde où la répression policière est absente. A l’époque du récit, la vendetta corse est encore la survivance d’un cadre rural enraciné, désormais plongé dans un monde où la justice colonisatrice des continentaux s’est imposée mais se trouve rejetée par une part importante de la population. En fait, on retrouve peu ou prou le principe de vendetta dans nombre de civilisations antiques, comme chez le peuple hébreu ou dans la Chine confucéenne. Les conflits sanglants entre familles et les règlements de compte sordides y étaient perçus comme des dérives plus ou moins inévitables (les Chinois appelaient ça « l’entrechoquement tragique des épées »), sans que cela remette en cause la nécessité d’une régulation sociale par la vendetta, faute de mieux, en quelque sorte. En d’autres termes, les injustices souvent occasionnées en pratique par ce système ne changeaient rien au fait que le système avait théoriquement pour but d’appliquer une forme de justice. « Œil pour œil, dent pour dent » signifie : il ne serait pas juste que celui qui a causé du tort ne soit pas châtié pour son méfait.
 
Bref, pour en revenir à des considérations un peu moins abstraites, et pour me recentrer sur ton AVH, j’aurais aimé qu’on sente réellement dans ton récit que cette haine entre les deux familles avait encore du sens, au moins pour la génération des parents, sinon forcément pour celle des enfants. J’aurais aimé qu’on sente la réalité des contentieux ancestraux entre les deux clans, les frustrations, les brimades, les mesquineries que cela a engendrées. J’aurais aimé qu’on sente que chaque famille se croyait lésée par l’autre et tenait viscéralement à réparer un tort, au lieu de seulement se plier à une tradition.
 
Quelques phrases auraient suffi, je pense. Vraiment pas grand-chose. Une remarque un peu touchante du père ou de la mère sur tout le mal que leur avait fait la famille rivale, par exemple. Puis une remarque un peu touchante aussi d’un des membres de la famille rivale, par exemple lors de l’épilogue, voire plus tôt si c’est possible. Chaque famille aurait exprimé son point de vue, ses reproches sincères, ses indignations.
 
Car, encore une fois, s’il est certes question de tradition ici, il est aussi question de justice, à mon avis. En le faisant davantage sentir, la vengeance serait alors apparue comme quelque chose de compréhensible, et le fait que le héros y renonce peut-être à la fin, face au troisième frère, aurait revêtu une charge dramatique encore plus grande. J’aurais aimé en définitive une ambiguïté morale un peu plus incarnée, d’autant que, pour nous autres modernes, baignant qui plus est dans une culture catholique du pardon, il est très difficile de percevoir spontanément le sens d’une vendetta, qui nous paraît toujours monstrueuse.
 
Je suis convaincu que l’aspect tragique de l’histoire en serait sorti magnifié. Le jeune homme se serait vraiment arraché à quelque chose, au terme d’un authentique dilemme. C’était d’ailleurs le cas dans « A la lisière des mondes » : là, le héros est vraiment tiraillé entre deux mondes, parce qu’il aime les deux femmes qu’il laisse derrière lui chez les colons, mais aussi parce qu’il aurait de bonnes raisons d’en vouloir aux Iroquois qui l’ont contraint à vivre parmi eux, ou qui massacrent les gens de son village français d’origine.
 
Mon opinion est certainement très discutable, bien sûr. De toute façon, c’est un détail, et la longueur de mon commentaire ne doit pas faire oublier que mon opinion générale sur ton AVH est tout simplement dithyrambique, grattepapier. Je suis un de tes admirateurs inconditionnels, et je ne me suis permis cette petite analyse que par goût de la réflexion anthropologique: le sujet me passionne, d’où mon excessive prolixité.
 
Ne perds pas ton temps à me répondre et profite tranquillement de l’été. J’ai juste saisi cette occasion pour digresser un peu. Encore bravo à toi : « A vendetta » m’a vraiment beaucoup touché, et j’espère qu’elle sera publiée bientôt !!!

Ta remarque est tout à fait pertinente. Quelques phrases supplémentaires aurait permis de donner un peu plus de chair au conflit qui oppose les deux familles, en montrant au passage comment la vendetta s'est auto-alimenté par 1001 contentieux supplémentaires qui ont découlé du conflit original, et en montrant comment la vendetta est vécue "de l'intérieur" par ses protagonistes.

Merci encore pour ton retour et bon été à toi !
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