(23/10/2026, 12:54)Alendir a écrit : Je ne parlais pas seulement de la couverture générée par IA (ce qui ne me dérange pas d'ailleurs, tant que l'image a fait l'objet d'itérations pour être fidèle à la vision d'un auteur qui n'a pas les moyens de se payer un graphiste). Sans affirmer non plus que tout le texte a été généré par IA (heureusement peu de gens en viennent là), certains paragraphes avaient un style qui m'était étrangement familier et pourtant je n'ai pas lu d'AVH depuis 10 ans... par contre je travaille avec l'IA tous les jours. Mais peut-être fais-je fausse route si tu affirmes que tout le texte a été écrit par toi !
De toutes façons ce n'est pas le sujet, je veux juste de belles AVH pour le nouveau site !
Même si le commentaire vient d'un autre fil de discussion, je me permets de répondre ici : cela me semble plus approprié. Mon propos n’est pas destiné d’ailleurs à Alendir, d’autant qu’Outremer avait glissé des sous-entendus comparables un peu plus tôt. J’ai de l’estime pour chacun d’eux ; Outremer est même tout simplement mon auteur de littérature interactive favori, à égalité disons avec Dave Morris. Mon message a donc une portée bien plus générale.
Pardonnez la longueur de mon propos, et cessez-en bien sûr la lecture sans remords si ce que j’écris ne vous intéresse pas. Je tiens juste ici à clarifier ma position.
Tout le monde a le droit d’aimer ou de ne pas aimer un livre, sans parler des miens en particulier. J’écris d’ailleurs des AVH pour me faire plaisir, à tel point que mes histoires ne sont pas du tout conçues pour un large public. Il m’arrive de me demander si quelqu’un d’autre que moi pourrait raisonnablement y trouver de l’intérêt, tant elles combinent des handicaps commerciaux évidents.
Je suis tout de même surpris et blessé d’avoir été plusieurs fois l’objet de piques concernant l’« IA », ou ce qu'on a pris l'habitude de désigner sous ce terme. J’ai d’ailleurs déjà eu l’occasion de lire beaucoup d’AVH qui avaient été écrites avec l’assistance de LLMs, sur Littéraction. Cela ne me choque pas, à vrai dire. Bien que je sois technophobe, néo-luddite et que je me réjouirais de voir la civilisation humaine retourner vivre au moins quelques décennies en arrière, pour ne pas dire quelques siècles, je ne vois aucune raison de bouder les maigres avantages apportés par des évolutions que je déplore cependant dans leur globalité.
Si un auteur motivé, amoureux des AVH, rempli de bonnes idées, mais pas très doué pour l’écriture, produit grâce aux LLMs un livre-jeu bien fichu et agréable à lire, je m’en réjouis. Il ne serait peut-être pas parvenu à un aussi bon résultat sans les modèles génératifs. Pour moi, c’est de ce strict point de vue un progrès, et j’assume parfaitement de le dire.
Les LLMs n’en ont pas moins dans l’écriture des défauts que Lovecraft aurait à juste titre qualifiés d’indicibles. Peut-être ces modèles seront-ils améliorés un jour, mais je juge sur pièce. Ils produisent par exemple une quantité rebutante de répétitions grossières, recourent à des structures de phrase stéréotypées, peinent à articuler une syntaxe sophistiquée, etc. Ils concourent aussi à imposer un français purement standard, dépourvu de particularismes ou d’idiosyncrasies, et tendent à lisser l’expression, y compris sur un plan émotionnel ou dramatique.
Je passe enfin sur tout ce qu’on peut éventuellement leur reprocher d’un point de vue politique ou économique. De cela, vous êtes juges en votre âme et conscience. Moi, je suis néo-luddite, comme je l’ai dit : mes convictions sont donc affichées, même si je ne fais pas de prosélytisme, ayant une sainte horreur des prêcheurs et des inquisitions.
Si l’on s’en tient donc à un jugement pragmatique, les LLMs ont aussi d’extraordinaires avantages, qui ne font pas pour autant oublier leurs défauts. Ils permettent notamment d’adopter une correction langagière propre à faire pâlir de jalousie le plus chevronné des correcteurs professionnels (et j’ai pourtant eu la chance de travailler avec quelques-uns des plus remarquables d’entre eux, notamment quand j’étais publié au sein du groupe Flammarion).
Les modèles les plus récents et les plus avancés représentent aussi un gain de temps et d’efficacité extrêmement spectaculaire dans le domaine de la recherche documentaire. Il m’arrive de les utiliser pour retrouver en quelques secondes une citation que j’aurais mis au bas mot plusieurs heures à retrouver dans ma bibliothèque, certes vaste et bien pourvue, jusqu’à la démesure obsessionnelle du bibliophile.
En matière romanesque, les LLMs rendent possible une richesse de description qui aurait été pour ainsi dire inenvisageable sans eux. Récemment, j’écrivais une scène située dans une fête foraine et j’aurais été bien en peine d’employer le vocabulaire adéquat à moins de passer plusieurs mois en immersion dans ce monde très particulier. Je pourrais multiplier à l’infini les illustrations de mon propos, mais je m’arrête là : je pense que c’est suffisant.
Abstraction faite de mon désir puissant de voir un jour s’effondrer le monde technologique dans lequel nous vivons, puisqu’il me paraît intrinsèquement voué à une issue mortifère, tant d’un point de vue matériel que culturel, comment suis-je amené à juger l’usage des LLMs aujourd’hui ? Il me semble que nous devrions faire en sorte d’exploiter leurs avantages sans céder à leurs défauts, bien que les seconds soient au moins aussi grands que les premiers. Cela implique à mes yeux de recourir à ces outils, sans pour autant cesser de travailler, et même en travaillant avec toujours plus d’acharnement.
J’ai écrit pendant plus de vingt ans sans LLMs, et je n’ai pas l’impression d’écrire plus vite que par le passé. Durant mon adolescence, j’ai connu aussi l’époque des machines à écrire. Grâce au traitement de texte, j’ai pu écrire avec davantage d’aisance, et disposer d’un avantage concurrentiel incontestable sur les auteurs du passé, qui écrivaient encore à l’encrier ou à la plume, voire à la tablette de cire. J’écrivais mieux, à l’aide de ces nouveaux outils, mais je ne fournissais pas moins d’efforts ; et je restais modeste devant mes devanciers, car j’avais conscience d’être privilégié.
Je n’aurai jamais de paroles assez dures pour les gens qui s’imaginent produire une prose de qualité en marmonnant quelques mots dans leur téléphone et en validant leur prompt. Ce sera peut-être vrai un jour. Dans l’immédiat, c’est une illusion. Reste que les LLMs peuvent être sollicités d’une manière bien plus subtile, en tant que simples instruments.
La difficulté est présentement que l’utilisation de ces modèles nécessite un apprentissage brutal. Même avec la meilleure volonté du monde, il m’est encore difficile de parvenir à en avoir un usage optimal. C’est la raison pour laquelle je les exploite d’une manière très prudente : documentation, corrections, parfois élaboration de premiers jets lors de certaines scènes nécessitant un vocabulaire spécifique. L’AVH que j’ai diffusée sur Littéraction m’a demandé des années de travail, au prix d’un labeur interminable. Elle a été écrite entièrement sans LLMs, en 2021, bien que j'aie recouru à ces outils lors des phases récentes de correction ou de reprise. Je pense que vous n’avez même pas idée du soin maladif que j’ai mis à l’écrire, en dépit de toutes ses imperfections résiduelles. Je suis en train de terminer le quatrième volume : celui-ci n'était que le premier.
S’il est important pour vous de me juger en tant qu’écrivain à l’ancienne, fort heureusement, il vous suffit de lire un des très nombreux livres que j’ai publiés jusqu’ici. Ils sont sortis en rayons à une époque où les LLMs n’étaient pas commercialisés. Je crois avoir toujours été réputé pour la qualité de ma plume, outre mon érudition. Si vous voulez enfin jauger mes qualités d’écrivain à l’état pur, par exemple avec une tablette de cire, je dois en revanche avouer que je n’ai jamais rien écrit de cette façon. J’envoie ici des pensées émues à Esope, et plus encore à Homère, qui n’avait tout simplement rien pour écrire et devait mémoriser l’intégralité de ses épopées pourtant monumentales.
Nous vivons une époque trouble, remplie d’incertitudes et parfois inquiétante. Les débats s’en trouvent naturellement hystérisés, jusqu’à me semble-t-il un certain fanatisme dans tous les camps. Il me paraît dès lors salutaire d’en revenir à une position d’équilibre, de nuance et de bon sens. Je n’en voudrai à personne de souhaiter écrire selon des méthodes plus traditionnelles. J’ai moi-même un mode de vie d’ermite archaïque et je serais bien mal placé pour me moquer de qui que ce soit. Je trouve charmant, réconfortant et nécessaire que des savoir-faire anciens soient perpétués. Si je dois émettre une hypothèse quant à l’avenir d’un monde régi par les moyens modernes de déplacement, les moyens modernes de communication, les moyens modernes d’armement et la banalisation des LLMs, elle est sans conteste catastrophiste.
Je ne vois en revanche aucune raison suffisante de renoncer à ces technologies lorsqu’elles me paraissent bénéfiques. L’amélioration de la recherche documentaire et des techniques d’écriture par les LLMs fait partie pour moi des bienfaits de la technologie et ces chantiers méritent d’être explorés. A mesure que les dispositifs s’amélioreront, à mesure aussi que j’apprendrai à mieux les utiliser, j’entends bien y avoir recours. S’ils peuvent un jour être arrachés à l’emprise des multinationales et être développés en open-source, j’en serai le premier heureux.
Nos réseaux sont saturés d’émissions médiocres, souvent produites sans modèles génératifs. Nos rayonnages de librairies sont saturés d’ouvrages médiocres, souvent produits par la seule force de cerveaux organiques peu créatifs, mais soucieux de rentabilité mercantile. Moi, je m’efforce de diffuser des contenus d’aussi bonne qualité que possible, en y mettant un perfectionnisme maniaque, et de manière gratuite ; et j’utilise les LLMs dans les limites que j’ai décrites, mais surtout sans m’en cacher. Je trouve normal de le faire ; je manquerais même de sérieux à mes propres yeux, en tant qu’écrivain, si je ne m’essayais pas à leur utilisation.
Je ne demande à personne d’approuver tout ou partie de mes propos. Je ne cherche même pas à vous convaincre. En revanche, je renverrai à ce message les prochains camarades qui me feront part de leurs réserves sur ces questions. Pour le reste, je ferme la parenthèse, tout en demeurant à la disposition de ceux qui auront envie d’en parler. Je me remets du même coup à l’écriture de mes AVH : c’est tout de même je l’espère plus stimulant pour tout le monde.


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