Voyage Voyage ! (mini-yaz 2026)
#31
(des spoilers partout, désolé)

Il y a quelque chose de très particulier dans le ton des AVH de lady V, comme cela a déjà été dit : une étrangeté qui nous fait tout de suite sortir des sentiers battus. L'histoire fait irrésistiblement penser à une enquête d'Hercule Poirot. Mort sur le Nil, bien sûr. Tout cela avec quelques éléments exotiques et modernes qui rendent l'AVH très plaisante.
Plaisante ?

Oh ! Mais ce serait une erreur que de rester ainsi à la surface. Car le texte vibre d'une vitalité et d'une profondeur subtiles et sincères. L'AVH est bien davantage que "plaisante".
Derrière le côté onirique (l'introduction laisse un doute sur la possibilité d'un rêve), le texte s'attaque à des sujets très sérieux et actuels : le féminin, la violence sociale, notre rapport à la nature...
Plus intimement, la quête du personnage principal est un difficile voyage intérieur en recherche de légèreté et de liberté, pas seulement une enquête policière dans un cadre flirtant avec le fantastique.
Et une quête d'identité finalement pour notre personnage, que résume le passage d'anthologie sur le carnet de Mrs Drunk : "Un point d'interrogation ?... Une aberration" (et le final avec le choix assumé du prénom...)

Dès lors, ce n'est plus Poirot qu'il faut invoquer mais Adèle Blanc-sec pour le mélange d'aventure et d'indépendance, Enola Holmes pour le tourbillon féminin introspectif au coeur d'une enquête, Alice au pays des merveilles, évidemment pour les rencontres étranges, et même l'autrice Flore Vesco pour la manière dont les contes sont métamorphosés par l'autrice avec une maline méchanceté.
Oui, nous incarnons bien une héroïne moderne à travers un voyage initiatique mais pas une féministe ordinaire, car l'aspiration du personnage est bien plus universelle que cela.

Avant d'en reparler, notons les atouts du texte : la maîtrise de l'introduction, des règles parfaitement calibrées pour une mini-AVH, la solide structure du récit. Le style, comme d'habitude dynamique et précis, qui sert parfaitement l'atmosphère évocatrice à travers des descriptions et des dialogues très vivants.
Dans ce cadre, l'histoire avance sans heurts. Les anecdotes n'en sont pas (par exemple, la manière magistrale dont il est montré que l'argent permet de redéfinir les règles du jeu social... à travers une simple partie de dés), les répliques font mouche : "Je sais imiter vingt-trois chants d'oiseau, le cri du singe hurleur, du singe araignée, du douroucouli et du capucin. Pourquoi serais-je incapable d'imiter le vôtre ? " (prends ça, avec ton complexe de supériorité d'occidental) 

Quelques bémols, forcément : 
- L'utilisation des codes (je ne suis pas sûr d'avoir compris pourquoi les événements amenant aux deux codes déclenchaient logiquement la révélation finale... et d'ailleurs j'ai eu beaucoup de mal à trouver l'un des codes - mais ça, c'est parce que je croyais avoir essayé une des options et que j'avais confondu, bref mea culpa sur ce point-là ^^) ;
- La petite rejouablité et plus largement, un côté un peu répétitif en raison de l'arborescence très linéaire et de la relative similitude des choix proposés. Mais ce n'est pas un gros problème pour une mini-AVH ;
- Les émotions érotiques de la protagoniste. Je ne suis pas convaincu par la description du 30 ni par la manière dont elle est sensible aux compliments de Mann. Sans doute cela permet-il de montrer qu'elle n'a aucune expérience, mais je ne vois pas trop ce que cela apporte au récit (mais je suis tout ouïe pour des explications, hein ^^). Alors qu'en revanche le personnage de Redhead pourrait l'attirer par son indépendance.

Enfin, et surtout, ce qui est particulièrement réussi avec Voyage Voyage !, à mon avis, c'est la manière dont un thème rayonne dans toute l'AVH, de manière extrêmement cohérente et structurante. Le thème de la libération et de la fuite.
Dans un monde décrit comme décevant, aux personnages souvent pathétiques (mais pas inintéressants, loin de là), le voyage se présente comme une échappatoire, un moyen de fuir et d'aller ailleurs, de fuir la pesanteur d'un monde moderne laid, oppressant, absurde pour retrouver la légèreté d'un oiseau... Et ce thème est partout : 
- C'est la conclusion du merveilleux paragraphe de Mme Drunk sur sa jeunesse au pensionnat Charlotte Augusta : "Pour fuir !"
- Mrs Old décrit l'affreux zoo à l'entrée de Londres pour un autre passage d'anthologie où l'horreur tranquille nous amène à nouveau au bord du fantastique. Un fantastique cruel, implacable et crû, au détriment du genre humain, comme toujours. Et la foire, finalement, qui revient, c'est encore une sorte de prison. Quant à la vieille dame, elle prend la fuite, elle aussi, à sa manière...
- C'est ce mot qui fait battre notre coeur "Fuir..." lorsqu'on prend la main de miss Redhead qui a "tellement besoin de liberté !"
- Et bien sûr, la "délivrance que vous ressentez vous emporte vers des horizons célestes" dans la très belle fin en rose.

Je suis heureux, pour ma part, que les dernières lignes n'aient pas basculé dans le burlesque, car j'avais envie d'y croire. J'ai trouvé cette échappée très, très belle.
À défaut de poudre de perlimpinpin, prendre la poudre d'escampette... 

Merci pour cette AVH !
[+] 1 personne remercie MerlinPinPin pour ce message !
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#32
(04/07/2026, 21:47)MerlinPinPin a écrit : Je suis heureux, pour ma part, que les dernières lignes n'aient pas basculé dans le burlesque, car j'avais envie d'y croire. J'ai trouvé cette échappée très, très belle.
À défaut de poudre de perlimpinpin, prendre la poudre d'escampette... 

Oui, tu as bien sûr raison, MerlinPinPin. Ma remarque était exagérée, et il faut la prendre manière métaphorique. Je voulais seulement dire que l'AVH flirtait souvent avec le burlesque, qu'on attendait le basculement, et qu'il ne venait en définitive jamais, mais c'est sans doute mieux ainsi - n'en déplaise à mon goût très subjectif pour les basculements burlesques.

Le fait de marcher sur la corde d'un funambule est un bel effet littéraire. On ne tombe pas, mais on avance en tremblant par-dessus l'abîme. Cette AVH a une véritable fibre romanesque, c'est précieux.
[+] 1 personne remercie Sisyphe pour ce message !
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#33
Je ne sais pas pourquoi mais dès le début, j’ai su que j’allais accrocher à cette AVH ; et ça n’a pas loupé.

Je vais commencer par un point qui a déjà été souligné par de nombreux retours. Mais c’est pour moi le gros point fort de l’AVH alors je vais enfoncer le clou : le style littéraire.
Ma chère Lady V, tu as réussi à installer une atmosphère formidable où se mêle l’évasion, la découverte ; et d’un autre côté, une atmosphère intrigante et étouffante. Étouffante au sens propre (le climat de l’Amafric) et au figuré (les multiples disparitions).
De la même façon, le mariage entre le ton léger et caustique est des plus réussis. Tu abordes les thèmes qui te tiennent à coeur sous l’angle de ces deux prismes ce qui sert d’autant plus le propos.

Tu as donné vie à de nombreux personnages sur ta mini-AVH et c’est une autre réussite de cette dernière sur 2 points.
Le premier c’est qu’ils existent tous. Par là j’entends qu’ils ont tous leur place dans l’intrigue. Aucun n’est là pour faire du remplissage.
Le second c’est que, grâce à l’astuce de leur donner le nom d’une de leur caractéristique (Twin, Old etc.) on les mémorise de suite c’est plus facile pour se les remettre.

C’est vrai que l’aventure est linéaire mais ça ne m’a pas dérangé plus que ça tant l’intrigue est prenante. Une AVH moins dirigiste aurait donné lieu à quelque chose de plus éparpillé avec un sentiment moindre d’investissement dans l’aventure. Ça me fait penser à la Traversée Infernale. Certes le bouquin est assez linéaire, mais c’est pour mieux servir le voyage (justement !  Big Grin  ) qui ne manque pas d’intensité (comme ici Wink ).
En plus, la linéarité nous permet de sauter nombres de paragraphes qu’on vient de lire pour accélérer nos relectures. J’en ai fait 3 qui m’ont chacune amené aux 3 fins (dans l’ordre noire, demi-teinte et rose). J’ai préféré la fin en demi-teinte, plus "réaliste". Disons plus en accord avec ce qui se dégageait de l’oeuvre. La fin rose, on quitte Mort sur le Nil pour bifurquer sur Thelma et Louise  LOL

PS : Rien à voir mais je trouve que l'image de couverture pourrait être celle d’un jeu de société ^^
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