08/08/2026, 09:32
(Modification du message : 08/08/2026, 09:33 par grattepapier.)
(06/08/2026, 19:55)Sisyphe a écrit : Voilà, je viens de terminer « A vendetta » ! J’espère être encore dans les temps pour le vote…
MDR.
(06/08/2026, 19:55)Sisyphe a écrit : Bon, j’ai vraiment beaucoup aimé, évidemment. La description de l’« atmosphère corse » est excellente, riche en petites notations qui créent une forte impression de réalisme. L’écriture est très maîtrisée, d’un classicisme admirable, tout comme la structure du récit. Cette AVH, comme toutes celles de grattepapier, combine une remarquable rigueur historique avec une non moins subtile finesse dramatique, tout en conservant le style et le ton d’un LDVELH accessible, et presque parfaitement lisible par un adolescent. Pour moi, c’est une immense vertu, et aussi une qualité très rare, qui me rend admiratif. Ce mélange de profondeur et de naïveté est touchant.
L’AVH m’a paru bien assez difficile, puisque je dois avoir expérimenté à peu près toutes les morts possibles avant d’atteindre la fin 49, puis seulement la 50 !!! J’ai un sixième sens infaillible pour prendre les mauvaises décisions.
Bravo, grattepapier ! Tu as un don remarquable pour construire des récits à la fois prenants, humains et richement documentés. Nous apprenons tous beaucoup en te lisant !
Content que cette histoire t'ait plu. Et aussi content que cette histoire continue à vivre sur Litteraction. C'est vraiment le but de ce site : faire vivre nos AVH dans le temps. J'ai moi même pas mal écumé Litteraction à la recherche des AVH précédentes des auteurs dont j'avais appréciés la dernière AVH. C'est génial d'avoir une telle bibliothèque gratuite mise à disposition de tous (et c'est cette réflexion qui m'a poussé à remettre mes histoires sur le site après les avoir retirées momentanément). J'espère que tes histoires rejoindront bientôt les nôtres !
(06/08/2026, 19:55)Sisyphe a écrit :
Je livre maintenant une longue remarque rébarbative, qu’il vaut mieux ne pas lire à moins d’avoir beaucoup de temps à perdre. Je voulais la mettre en spoil, mais je suis tellement nul que j'ai raté mon coup, et je n'arrive pas à corriger ça...
Je voudrais formuler une analyse dramatique un peu anecdotique, même si elle va occuper trop d’espace. Je m’en excuse par avance : il n’est pas toujours facile d’expliquer clairement ce genre de choses. Il ne s’agit pas du tout d’une critique technique et objective, mais peut-être d’une toute petite frustration personnelle et subjective, qui n’a en rien gâché mon plaisir de lecture, très sincèrement (j'ai vraiment et viscéralement adoré le récit, sans réserve). D’autres seront sans doute de toute façon en désaccord complet avec moi. Je formule ici simplement mon idée pour lancer la réflexion sur le sujet, sans être certain d’avoir raison.
Tu traites certes le point de vue corse sans jugement moral explicite, grattepapier, ce qui me paraît essentiel pour l’intérêt littéraire et psychologique du récit ; mais je trouve que tu ne nous fais pas assez charnellement comprendre le point de vue corse.
Je m’explique. Dès le début, tu rejettes dans les limbes de l’oubli les causes de cette vieille vendetta familiale. Tu insistes sur le poids de l’honneur et des traditions, sur la soumission de la mère à ses obligations traditionnelles, sur l’amitié du fils pour celui qu’il a pourtant tué, etc. Je comprends tout à fait ta démarche, et son intérêt. Ces petites notations sont bien senties et d’une grande finesse. Mais à aucun moment nous n’épousons vraiment la simple possibilité que cette vengeance soit juste, ou puisse au moins le sembler.
Dans « A la lisière des mondes », tu nous fais incarner un colonisateur qui commence à penser comme un Iroquois ; ici, nous incarnons plutôt un Corse qui commence à penser comme un Français. Or, nous sommes Français (enfin, la plupart d’entre nous, je suppose), et, du même coup, nous ne comprenons plus vraiment ce que signifie la vendetta. Même si ces vengeances avaient souvent un caractère effectivement absurde, de sorte que tout ce que tu décris est tout à fait justifié, elles comportaient aussi une dimension de justice, ou une tension vers la justice. Elles étaient vécues, ou pouvaient être vécues, comme des formes de justice. A mes yeux, cela aurait pu être suggéré avec un peu plus de force et d’incarnation au début du récit, afin de renforcer d’autant plus le parcours initiatique du héros, voire son « émancipation ».
Je me lance ici dans un petit développement anthropologique un peu abscons : pardonnez-moi à nouveau pour la longueur du propos. De mon point de vue, le régime anthropologique de la vendetta répond au besoin de réguler la société dans un monde où la répression policière est absente. A l’époque du récit, la vendetta corse est encore la survivance d’un cadre rural enraciné, désormais plongé dans un monde où la justice colonisatrice des continentaux s’est imposée mais se trouve rejetée par une part importante de la population. En fait, on retrouve peu ou prou le principe de vendetta dans nombre de civilisations antiques, comme chez le peuple hébreu ou dans la Chine confucéenne. Les conflits sanglants entre familles et les règlements de compte sordides y étaient perçus comme des dérives plus ou moins inévitables (les Chinois appelaient ça « l’entrechoquement tragique des épées »), sans que cela remette en cause la nécessité d’une régulation sociale par la vendetta, faute de mieux, en quelque sorte. En d’autres termes, les injustices souvent occasionnées en pratique par ce système ne changeaient rien au fait que le système avait théoriquement pour but d’appliquer une forme de justice. « Œil pour œil, dent pour dent » signifie : il ne serait pas juste que celui qui a causé du tort ne soit pas châtié pour son méfait.
Bref, pour en revenir à des considérations un peu moins abstraites, et pour me recentrer sur ton AVH, j’aurais aimé qu’on sente réellement dans ton récit que cette haine entre les deux familles avait encore du sens, au moins pour la génération des parents, sinon forcément pour celle des enfants. J’aurais aimé qu’on sente la réalité des contentieux ancestraux entre les deux clans, les frustrations, les brimades, les mesquineries que cela a engendrées. J’aurais aimé qu’on sente que chaque famille se croyait lésée par l’autre et tenait viscéralement à réparer un tort, au lieu de seulement se plier à une tradition.
Quelques phrases auraient suffi, je pense. Vraiment pas grand-chose. Une remarque un peu touchante du père ou de la mère sur tout le mal que leur avait fait la famille rivale, par exemple. Puis une remarque un peu touchante aussi d’un des membres de la famille rivale, par exemple lors de l’épilogue, voire plus tôt si c’est possible. Chaque famille aurait exprimé son point de vue, ses reproches sincères, ses indignations.
Car, encore une fois, s’il est certes question de tradition ici, il est aussi question de justice, à mon avis. En le faisant davantage sentir, la vengeance serait alors apparue comme quelque chose de compréhensible, et le fait que le héros y renonce peut-être à la fin, face au troisième frère, aurait revêtu une charge dramatique encore plus grande. J’aurais aimé en définitive une ambiguïté morale un peu plus incarnée, d’autant que, pour nous autres modernes, baignant qui plus est dans une culture catholique du pardon, il est très difficile de percevoir spontanément le sens d’une vendetta, qui nous paraît toujours monstrueuse.
Je suis convaincu que l’aspect tragique de l’histoire en serait sorti magnifié. Le jeune homme se serait vraiment arraché à quelque chose, au terme d’un authentique dilemme. C’était d’ailleurs le cas dans « A la lisière des mondes » : là, le héros est vraiment tiraillé entre deux mondes, parce qu’il aime les deux femmes qu’il laisse derrière lui chez les colons, mais aussi parce qu’il aurait de bonnes raisons d’en vouloir aux Iroquois qui l’ont contraint à vivre parmi eux, ou qui massacrent les gens de son village français d’origine.
Mon opinion est certainement très discutable, bien sûr. De toute façon, c’est un détail, et la longueur de mon commentaire ne doit pas faire oublier que mon opinion générale sur ton AVH est tout simplement dithyrambique, grattepapier. Je suis un de tes admirateurs inconditionnels, et je ne me suis permis cette petite analyse que par goût de la réflexion anthropologique: le sujet me passionne, d’où mon excessive prolixité.
Ne perds pas ton temps à me répondre et profite tranquillement de l’été. J’ai juste saisi cette occasion pour digresser un peu. Encore bravo à toi : « A vendetta » m’a vraiment beaucoup touché, et j’espère qu’elle sera publiée bientôt !!!
Ta remarque est tout à fait pertinente. Quelques phrases supplémentaires aurait permis de donner un peu plus de chair au conflit qui oppose les deux familles, en montrant au passage comment la vendetta s'est auto-alimenté par 1001 contentieux supplémentaires qui ont découlé du conflit original, et en montrant comment la vendetta est vécue "de l'intérieur" par ses protagonistes.
Merci encore pour ton retour et bon été à toi !


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