La mine perdue de Phandelver
#16
J’ai beau être matinal, j’ai mal.

Difficile d’être plus matinal, d’ailleurs. Minuit doit être à peine passé. Nous sommes chez la prêtresse de Phandalin. Pierre lui avait rendu visite à notre arrivée. Je ne sais pas trop comment elle a accueilli notre petit troupe, étant donné que j’étais pas tellement en état de me rendre compte de quoi que ce soit en arrivant.

J’ai conduit mes compagnons à l’entrée cachée dans la forêt que Carpe m’avait montrée. Nous avons pénétré dans le souterrain. Ce dernier débouchait sur une sorte de caverne fendue dans sa longueur par une crevasse, parcourue par un vent froid qui ne respirait guère le naturel et charriait aux narines une odeur de chair en décomposition…

Pierre portait la lanterne, mais c’est moi qui éclairais le chemin. Au détour d’un pilier, je suis tombé nez à nez avec une créature cheloue et verdâtre dotée d’un unique œil. On aurait dit un gros lézard, bipède, cyclope… et télépathe, car j’entendais ce qu’il me disait alors que ce qui lui servait de bouche restait hermétiquement clos. Perturbant. N’étant pas un elfe raciste, j’ai essayé d’engager la conversation. Bon, vu qu’au-delà de : « Ami ? Ennemi ? Manger ? », les notions restant dans le champ de son entendement semblaient quelque peu limitées, la conversation a vite tourné en rond. Il devait quand même être doté d’une certaine intelligence, puisque, se voyant à un contre quatre, ils ne nous a pas attaqués.

Le nothic (c’est le nom de ces créatures) avait l’agaçante manie de me menacer de révéler mon secret si on ne lui filait pas à bouffer. Quel secret, enfin ? Je suis un véritable livre ouvert ! C’est juste pas de ma faute si certaines pages sont collées… En revanche, il semble qu’Anarondo nous cache quelque chose… J’aurais peut-être dû l’introduire auprès de mon nouvel ami, mais comme ce dernier insistait pour manger l’elfe, valait mieux éviter.

Car oui, j’ai bien insisté sur le fait que, en tant que membre des Redbrands, j’étais son ami. Je ne suis pas sûr à cent pour cent de l’avoir convaincu… Pourtant, j’ai dit la vérité ! Enfin, dans un certain contexte, c’est la plus pure vérité. Mais pour être sûrs d’être tranquilles, on lui a quand même filé tout ce qu’on avait de bouffe pour carnivore dans nos sacs, et je lui ai promis de lui en ramener d’autre à l’occasion.

Nous avons ensuite repris notre escapade donjonnesque. Nous sommes tout d’abord tombés sur un groupe de quatre Redbrands éméchés, qui n’ont pas fait un pli. J’aurais aimé que Pierre n’achève pas le dernier en le givrant, afin de pouvoir causer un peu avec lui du bon vieux temps, mais bon… Après ça on est tombés sur une salle de gardes qui puait la mort, où, au milieu de quatre lits de camps, de couvertures et d’un tas de vaisselle sale, trois goblours s’amusaient à martyriser un gobelin chétif et tout dépenaillé, qui s’est d’ailleurs évanoui en nous voyant débarquer. Une nature émotive.

C’est là que j’ai eu une brillante idée : tirer une flèche sur le premier venu puis foncer me planquer sous l’un des lits pendant que les copains finissaient le travail. Le problème avec un plan aussi brillant, c’est qu’il faut compter sur un minimum de coopération… Or, si mes compagnons ont été exemplaires, le lit, lui, a décidé qu’il n’était pas assez solide pour résister au coup de bâton hérissé de piquants que lui a asséné l’une des créatures. Aïe.

Écrabouillé et sur le point de fusionner avec le sommier, j’ai cru m’évanouir, l’esprit en proie à des hallucinations. J’ai entendu des phrases qui n’avaient aucun sens. On aurait dit un badaud en train de négocier avec un poissonnier sur un marché, si le marché était une taverne et le poissonnier un joueur invétéré. Ça ressemblait à : « Poisse, un critique… Attends, le bonus, il est pas doublé, lui, normalement. Ça fait deux points de dégâts en moins. Et les dés, ils sont pas doublés non plus, c’est juste que tu les lances deux fois. Ah, c’est ce que tu as fait ? Tant pis. Comment ça marche, sa double attaque, au juste, c’est un effet de l’arme ? Ah, c’est sa compétence ? Alors du coup, le deuxième dé, il est pas doublé ! Je le retire… Yes! Je repasse au-dessus de zéro ! »

J’abrège la suite : Pierre a mis le feu aux poils des goblours et aux couvertures, Goth et Wulf les ont civilisés, et j’ai sorti mon Argument Ultime pour remporter l’échange de politesses avec celui qui m’avait souhaité la bienvenue de manière virile. Les quelques possessions des créatures sont allées rejoindre celles des Redbrands précédents dans le sac que Goth avait acheté plus tôt dans la journée, et où il avait décidé de fourguer tout le butin qu’on chouraverait sans se préoccuper d’y jeter un œil avant qu’on ne soit sortis.

Le gobelin a fini par reprendre connaissance, et nous avons alors fait celle de Pendouille. Je ne veux pas savoir comment il s’est retrouvé affublé d’un tel nom… Ceci dit, il s’est révélé très serviable : on n’a même pas eu besoin de le menacer pour qu’il accepte de nous servir de guide. Je lui ai demandé s’il savait où se trouvaient les cryptes, puisque c’est là qu’étaient censés être les prisonniers, et il a commencé à nous guider à travers les couloirs. Il nous a aussi révélé que ses maîtres venaient de Cragmaw Castle ! Ce qui signifie, incidemment, que ceux qui ont enlevé Grunden travaillent avec les Redbrands… L’ennui, c’est que quand on lui a demandé où ça se trouvait, il nous a répondu qu’il n’y avait que les goblours qui le savaient. Oups.

Juste après la bataille, j’avais ramassé le corps du goblours litophobe pour aller le donner à manger au nothic, parce que je suis un vrai ami et que je tiens mes promesses. Ça mange salement, un nothic. Mon présent ne l’a malgré tout pas empêché de vouloir manger Pendouille lorsqu’il nous a vus avec lui. Je l’ai grondé en lui disant que Pendouille était notre ami, et il s’est mis à bouder, l’ingrat.

Cette fois, c’est moi qui étais le porteur de l’ann… De la lanterne. Le gobelin nous a menés au bout d’un couloir en cul-de-sac, avant de se gratter la tête, confus. J’ai eu tôt fait de repérer une porte secrète. J’ai eu un peu de mal à l’ouvrir, car elle était conçue pour sortir du cellier où nous nous sommes retrouvés après l’avoir franchie, pas pour y rentrer.

Visiblement, on se trouvait dans les caves du manoir. Outre une grande citerne, de nombreux tonneaux remplis de victuailles était entreposés. On en a profité pour refaire le plein de barbaque, parce que les régimes végétariens, très peu pour moi. Il y avait aussi, attenant à la réserve, ce qui était apparemment un dortoir, mais on s’est dit qu’on allait foutre la paix à ceux qui se trouvaient dedans, pour une fois. Pendouille (bon sang, ce nom…) nous a menés dans un couloir poussiéreux au bout duquel se trouvait une porte sur laquelle une gravure devenue verte avec le temps représentait un ange. Wulf et moi nous sommes avancés pour l’examiner, mais on avait dû un peu trop forcer sur la becquetance, car le sol s’est effondré sous nos pieds au beau milieu du corridor. Heureusement, si on est toujours aussi mauvais pour détecter les pièges, on reste suffisamment doués pour les éviter, puisque nos réflexes nous ont évité de finir dix pieds plus bas.

Le raffut a réveillé les Redbrands qu’on avait laissés tranquilles. À vous dégoûter de faire de bonnes actions. Ils étaient trois, et ils ont déboulé devant Pierre et Goth. Les deux ont bien tenté de les rassurer quant à notre présence tout à fait normale, mais comme c’était pas super crédible, Pierre a fini par essayer de les convaincre avec un cône de feu. Goth s’est efforcé de le protéger, mais le mago a quand même pris un coup. Il s’est vengé en terrassant l’un des bandits : il a juste posé la main sur lui, et c’était comme si la foudre l’avait touché… Même si je l’aime beaucoup, j’éviterai de lui serrer la main, à l’avenir.

Wulf et moi, coincés de l’autre côté du trou, nous sommes efforcés d’aider nos compagnons du mieux que nous le pouvions avec nos flèches. Bon, Wulf est clairement meilleur que moi arc en main, vu qu’il a réussi à en dégommer un alors que je ratais tout… C’était un peu sa nuit, il faut dire : à chaque fois qu’il y a eu de la baston, il a été d’une efficacité redoutable.

C’est là que j’ai eu une idée brillante : comme je n’étais pas très efficace à distance, j’ai décidé de franchir acrobatiquement et avec classe le trou qui me séparait de mes camarades pour aller les aider… et aussi parce qu’il m’avait semblé reconnaître un visage familier parmi les trois bandits, et que ça commençait à me chagriner qu’on zigouille tous mes vieux amis avant que je puisse échanger des cordialités avec eux.

Je me suis donc mis à courir sur l’étroite corniche qui restait sur le côté du couloir pour atteindre l’autre bord… Malheureusement, je n’avais pas anticipé la fourberie du mobilier local. Après le lit (qui était sûrement de mèche avec elle, maintenant que j’y pense), la corniche a décidé qu’elle était d’humeur glissante, et j’ai fini, littéralement, au fond du trou. Aïe.

Heureusement que j’avais bu la potion de soins qu’il me restait après mes embarrassants démêlés de literie. J’étais pas super vaillant, mais j’étais toujours debout. Il en faut plus pour abattre un hobbit ! (Je vous ai dit que j’étais un hobbit ?)

Les bruits de la bataille se sont progressivement tus, et Wulf m’a lancé une corde pour m’aider à remonter. L’un des Redbrands avait malheureusement réussi à s’enfuir. Pierre a lancé son rat à sa poursuite, pour voir où il se rendait. Oui, il a un rat, maintenant. Je ne veux pas chercher à savoir. Les yeux du rongeur lui ont appris que le type détalait vers le Géant endormi. Était-ce pour se planquer ou prévenir d’éventuels collègues ?

On ne sait pas, et on n’avait pas vraiment le temps de creuser la question. À l’aide de mon matériel d’escalade, on a attaché une corde de part et d’autre du mur pour que tout le monde puisse nous rejoindre de ce côté du couloir. Pendouille compris, qui a oublié ses réticences quand j’ai suggéré à Goth de le lancer par-dessus le trou. De l’autre côté de la porte trônaient trois sarcophages, et, affalés contre eux, trois squelettes en armure. Probablement les gardiens dont on avait entendu parler plus tôt…

C’est là que j’ai eu une brillante idée. Oui, elle a marché, pourquoi vous posez la question ? Goth et moi avons chacun pris une des flasques d’huile qui nous servent à allumer la lanterne, et on les a intégralement vidées sur les squelettes avant que Pierre ne les brûlent vifs. Enfin, morts. Enfin… Bref. Ça ne les a toutefois pas empêchés de se relever pour nous accueillir d’une manière des plus chaleureuses, mais les flammes, la lame de Goth et une très jolie flèche de Wulfwig les ont vite ramenés à leur état naturel.

J’ai alors vu quelque chose que je ne suis pas sûr de jamais revoir un jour : Anorondo a sorti son épée ! Bon, il a raté son coup, mais tout de même, ça surprend.

Sur les couvercles de pierre des sarcophages était sculptée l’effigie de ses occupants : deux hommes et une femme, vêtus des atours des nobles. On aurait pu ouvrir pour voir s’ils avaient quelque chose de valeur avec eux, mais on n’en a rien fait. Piller des tombes, c’est pas trop notre kif.

Je me suis alors dirigé vers l’une des deux portes qui se trouvaient de l’autre côté du caveau tandis que Goth allait écouter à l’autre… C’est à ce moment que cette dernière s’est ouverte à la volée, et qu’ont surgi deux Redbrands. Complètement pris par surprise, nous les avons vus, impuissants, mettre Goth à terre avant de foncer, l’un sur Pendouille, l’autre sur moi… J’ai vu des étoiles, et puis la nuit.

Quand je me suis réveillé, j’étais dans la chambre que j’occupe actuellement. Mes compagnons m’ont raconté la suite. Wulf est venu à bout des deux bandits, Pendouille s’étant aussi courageusement qu’involontairement sacrifié pour lui offrir un répit salvateur. Goth a pu être ranimé grâce à une potion de soins trouvée sur l’un des deux Redbrands (avec des ennemis pareils, on a plus besoin d’amis, je vous jure). L’une des portes donnait sur une armurerie, dans laquelle ils ne se sont pas privés de piocher. L’autre débouchait sur la prison, où se trouvaient une femme, un garçon et une fille. Il s’agissait de l’épouse et des enfants du sculpteur du village, qui s’était fait tuer par la bande de Glasstaff. En fouillant dans son sac, Goth a trouvé, dans la bourse d’un des goblours éliminés auparavant, une clef de fer qui ouvrait les cellules. Pierre s’est servi de sa main magique pour reconfectionner le garde-fou bricolé avec la corde pour permettre à tout le monde de franchir à nouveau le trou. Je me demande comment le guerrier a fait pour arriver à traverser avec le poids mort que j’étais sur son dos, d’ailleurs. Tout ce petit monde est alors revenu sur nos pas. Mes amis m’ont confié aux bons soins de sœur Garaele pour me faire reprendre conscience… Comme je suis réglo, je lui ai payé la potion de soins qu’elle m’a fait ingurgiter. Je n’avais toutefois pas assez sur moi, alors je lui ai filé trente pièces d’or en lui promettant de lui ramener les vingt manquantes le lendemain.

Pendant que la prêtresse s’occupait de nourrir les enfants, Mirma, leur mère, nous a imploré de lui ramener la dépouille de son mari. J'ai un peu peur de l’état dans lequel on va le retrouver, mais bon, c’est la moindre des choses… Goth, Wulfwig et Anarondo discutent de la suite du plan pendant que j’écris. Je ne suis pas vraiment en état de faire autre chose. Goth aimerait qu’on retourne dans le manoir pour s’occuper de Glasstaff, arguant qu’en toute logique, il est toujours en train de pioncer. D’un côté, je suis pas chaud, surtout qu’on ne sait pas ce qu’est devenu le Redbrand qui nous a échappé… De l’autre, ça me fait mal de dire adieu à cent pièces d’or…
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#17
Je ne crois pas que vous ayez ouvert les sarcophages.
Vous avez identifié leurs occupants parce qu'ils étaient représentés sur les couvercles.
Mr. Shadow

"Ce n'est pas un dragon martien...
-Alors il vient d'où ?
-Les dragons les plus grands et puissants naissent sur Terre... Mais ils viennent hiberner ici, sur Mars. Et tous les un-certain-nombre de milliers d'années, ils redescendent sur Terre."
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#18
Ah, il me semblait. À ma décharge, je sortais de convalescence au moment d’écrire ces lignes.

Bon, je corrigerai plus tard.
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#19
(06/06/2020, 19:20)Jehan a écrit :
Ah, il me semblait. À ma décharge, je sortais de convalescence au moment d’écrire ces lignes.

Bon, je corrigerai plus tard.

Par contre, tu aurais pu laisser quelque chose du genre
"Sur les couvercles de pierre des sarcophages étaient sculptée l'image de ses occupants : deux hommes et une femme, vêtus des atours des nobles. On aurait pu ouvrir pour voir s'ils avaient quelque chose de valeur avec eux, mais on n'en avait aucune envie. Le pillage de tombe, c'est pas trop notre kif."
Mr. Shadow

"Ce n'est pas un dragon martien...
-Alors il vient d'où ?
-Les dragons les plus grands et puissants naissent sur Terre... Mais ils viennent hiberner ici, sur Mars. Et tous les un-certain-nombre de milliers d'années, ils redescendent sur Terre."
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#20
Ajouté, parce qu’il faut toujours brosser son meujeuh dans le sens du poil (qu’il a soyeux).
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#21
Nous sommes riches !

J’ai passé une bonne partie de la nuit isolé dans ma chambre à l’auberge pour compter le magot. Ça m’a rappelé l’époque où j’étais comptable… Les autres pioncent, mais moi, je n’ai nul besoin de dormir quand je peux me requinquer en manipulant or et pierres précieuses.

On s’est reposés une ou deux heures chez la prêtresse elfe — très jolie, au passage, surtout en costume de nuit — avant de reprendre la direction du manoir. En sortant, nous avons aperçu des torches qui brûlaient vers le nord du village. Je me suis approché pour épier. Trois ou quatre Redbrands avinés poussaient des gueulantes du genre : « Eh ! Oh ! T’es où, abruti ? Faut pas partir comme ça ! » J’en ai conclu qu’ils étaient à la recherche du type qui s’était enfui quelques heures auparavant. Sacrée aubaine, car ça voulait dire que notre petite aventure souterraine n’avait pas encore été remarquée.

Une fois de retour dans le repaire des bandits, nous sommes retournés près de la seule porte que nous n’avions pas encore ouverte, de l’autre côté du couloir au nord de la pièce où nous avions interrompu la partie d’osselets — faut voir le bon côté des choses : avec quatre cadavres, d’éventuels futurs joueurs ne manqueront pas de matériel. Nous n’avons repéré aucune trace du nothic sur le chemin, mais avec la fatigue, je doute que nos sens était très affutés.

Derrière la porte, j’ai entendu un bourdonnement que je ne suis pas parvenu à identifier. On a préféré la jouer prudents. Pierre a envoyé son rat explorer une autre pièce qu’on n’avait pas visitée la première fois. Hormis de nouvelles caisses et tonneaux, rien de particulier. On s’est quand même dirigés par là, et Goth et moi nous sommes mis à la recherche de portes secrètes. Bingo ! Dans le mur ouest, un passage dissimulé menait à une volée de marches descendantes. Le pan de mur, une fois de plus, était destiné à s’ouvrir vers nous, indiquant une sortie plutôt qu’une entrée.

L’escalier se terminait devant un mur ; évidemment, il dissimulait un deuxième passage secret. L’ouvrant de la même manière que le premier, j’ai pris la lanterne des mains de Pierre — prenant quand même la précaution d’en rabattre le capuchon — avant de me glisser dans la pièce… Une chambre à coucher. Des tentures rouges aux murs. N’entendant aucun bruit, j’ai augmenté un peu l’éclairage ; à mes yeux s’est alors révélé le mobiler de la pièce. Devant moi, un bureau sur lequel un grimoire ouvert était posé. En face, un lit. Au pied d’icelui, un coffre. Juste à côté, un bâton semblant fait de verre. Sur le matelas, une robe de magicien. Dans ladite robe, un magicien.

J’ai cherché à le planter immédiatement pour m’excuser de l’avoir réveillé, mais malgré ses yeux éblouis par la lumière, il a réussi à éviter ma lame en roulant sur le côté… Pas la flèche de Wulf, toutefois, ni les deux coups de hache de Goth, et encore moins les trois missiles magiques de Pierre… Le voir crier et cracher du sang m’a fait de la peine, alors je lui ai plongé Argument Ultime dans le cœur pour l’apaiser. C’est à ce moment précis que j’ai réalisé que j’avais des choses à lui demander. Ma sensibilité me perdra.

Pierre a affolé mon détecteur de bobards en prétendant que s’il n’avait pas oté les protections magiques de Glasstaff, on n’aurait jamais vaincu ce dernier. Peut-être était-ce pour se justifier de rafler le bâton, le grimoire et les parchemins qu’on a trouvés dans le coffre… M’enfin, je m’en moquais, de toute façon, bien plus intéressé que j’étais par le tas d’or, d’argent et de pierres précieuses qui se trouvait au fond du coffre.

En fouillant le bureau, j’ai fait une autre trouvaille des plus intéressantes : une lettre signée d’une araignée noire… En voici le contenu :

« Seigneur Albrek,

Mes espions à Neverwinter me rapportent que des étrangers sont en route vers Phandalin. Il est possible qu’ils travaillent pour les nains. Capturez-les si vous le pouvez, tuez-les si nécessaire, mais empêchez-les d’interférer avec nos plans. Assurez-vous de me faire parvenir toute carte naine en leur possession en toute hâte. Je compte sur vous, Iarno. Ne me décevez pas. »

Ainsi, Glasstaff et Iarno, le type dont nous avait parlé Sildar, ne font qu’un, et ce dernier a trahi l’alliance des Seigneurs. Je suis curieux de découvrir la réaction de l’ex-garde du corps, demain, quand on lui montrera le papelard et la tête de son ancien collègue. Car oui, j’ai décapité le mago pour avoir une preuve de notre succès. Elle trône juste à côté de moi en ce moment même, ses yeux vitreux fixés sur le parchemin que ma plume recouvre d’encre au fur et à mesure. Je crois d’ailleurs lire dans son regard éteint qu’il apprécie mon style.

La chambre de Iarno/Glasstaff n’était dotée que d’une seule porte (sans compter le passage secret), derrière laquelle on entendait des bruits de goutte à goutte et de bouillonnement. Goth voulait voir ce dont il en retournait, mais on n’avait guère envie de prendre le risque de tomber sur un quelconque gardien placé là par le mago, surtout maintenant que la mission était accomplie, alors on est simplement revenus sur nos pas, près de la crevasse où Mirma nous avait dit que les Redbrands avaient jeté son mari. Wulf et Goth, tenant chacun une corde, m’ont aidé à descendre en rappel. C’est alors que nous avons entendu une voix résonner dans nos esprits : « Nooon ! C’est à moi !… »

Le nothic, furieux qu’on pille son garde-manger, s’est précipité vers nous. Goth m’a remonté en urgence pendant que Wulf décochait une flèche vers la créature, mais pour une fois il l’a complètement ratée. Pierre est toutefois parvenu à la ralentir avec un rayon de givre, et, triste qu’il ne nous considère plus comme ses amis, j’ai à mon tour sorti mon arc et lui ai tiré dessus. Ça ne lui a pas plu. Il m’a regardé, son œil s’est contracté, j’ai entendu : « Meurs ! » et ma peau s’est mise à noircir…

Inutile de dire que je douillais, et qu’une retraite stratégique derrière les tonneaux de la pièce attenante s’imposait. Au final, la hache de Goth, la magie givrée de Pierre et nos flèches, à Wulf et moi (bon, surtout à Wulfwig ; ce type est la mort avec un arc à la place de la faux…), ont eu raison de l’ingrate créature. Les derniers instants entre elle et Goth ont ressemblé à ça :

« Meurs !
— Toi, meurs !
— Menteuuurs… »

Pierre est alors descendu à ma place au fond du gouffre où le nothic venait de chuter. Il y régnait un froid pas naturel, qui avait pour effet d’empêcher les corps qui s’y trouvaient de pourrir. Ça n’empêche pas que le cadavre de Thel Dendrar, le mari de Mirma, n’était pas beau à voir, éventré et à moitié bouffé…

On l’a quand même remonté, ainsi qu’un coffre qui se trouvait là. Je me demande bien pourquoi mais je ne vais pas me plaindre : outre de la thune, de nouvelles gemmes et une potion de soins, il recélait une magnifique épée dans un fourreau en argent…

Il ne devait pas être loin de 2 heures du matin quand on a rendu le corps de son mari à la pauvre Mirma. Évidemment, elle a fondu en larmes, et nous a demandé de l’aider à l’enterrer, ce qu’on a fait avant de rentrer à l’auberge.

Où, donc, je me suis occupé de l’inventaire et du partage du butin, à savoir :
— 75 pièces de cuivre ;
— 356 pièces d’argent ;
— 22 pièces d’électrum ;
— 277 pièces d’or ;
— un bandeau serti de pierres semi-précieuses ;
— une paire de boucle d’oreilles serties de rubis ;
— cinq malachites ;
— cinq cornalines ;
— deux péridots ;
— une parfaite perle blanche.

Soit pas loin de sept-cents chèvres, sans compter le bâton et l’épée, qui valent facilement plusieurs fois ce montant… J’ai gardé l’épée avec moi, Goth ne pouvant se résoudre à laisser sa hache — un héritage familial — et Wulf préférant les épées qui se manient à deux mains. La poignée est ouvragée ; le dessin représente un oiseau de proie les ailes déployées. Sur la lame, un nom est gravé : Serre. Notre encyclopédie vivante — Anarondo —, m’a raconté son histoire. L’épée aurait appartenu à un certain sir Haldif Tressendar, un grand chevalier des temps anciens, mort en combattant les orques lorsque ces derniers ont attaqué son manoir et la ville. Son tranchant est magique. Je vais peut-être la rebaptiser « Argument Ultime 2 ».
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#22
J’ai hésité à me lever à l’heure des poules pour régler quelques affaires intimes, mais d’une je ne mange pas de graines et de deux j’avais la flemme.

Il devait être pas loin de midi quand on s’est tous extirpés du pieu. Sildar s’était déjà rendu à l’hôtel de ville, et on a commencé par lui rendre visite. Enfin, on a commencé par casser la croûte et après on lui a rendu visite.

Il avait entendu parler de nos exploits nocturnes, la famille du sculpteur libérée et le corps de ce dernier remis à sa femme. Il n’était pas au bout de ses surprises. Je lui ai montré la lettre trouvée chez Glasstaff et la tête de ce dernier. Il a eu un peu de mal à se résoudre à accepter que ce Iarno était un traître, mais il a bien dû se rendre à l’évidence. La déception était lisible sur son visage.

Il a de nouveau discuté avec Goth pour lui proposer de rejoindre l’alliance des Seigneurs, mais je n’ai écouté que d’une oreille. Après cela nous nous sommes rendus à l’Échange des mineurs ; l’occasion de troquer nos gemmes contre des pièces sonnantes et trébuchantes. Pas nos bijoux, en revanche, ils ne commercent pas ce genre de biens. Ce n’est pas bien grave, je doute qu’on ait du mal à les refourguer. Et puis de toute façon, je n’en avais pas.

Halia est arrivée sur ces entrefaites, visiblement contente de me revoir étant donné qu’elle m’a donné du « maître Aurel ». J’aime bien. J’ai de nouveau sorti de mon sac la preuve de l’élimination du boss des Redbrands. Contrairement à Sildar, la vue du chef du chef l’a ravie, mais elle a un peu déchanté plus tard, quand je lui ai montré la lettre, contrariée d’apprendre que le mago obéissait à quelqu’un d’autre et donc qu’il était potentiellement remplaçable…

Elle m’a convié dans son bureau pour me remettre les cent pièces d’or promises. Elle m’a aussi fait savoir qu’elle pourrait à l’avenir nous payer pour toute information susceptible de lui être d’une quelconque utilité. C’est bon à savoir.

Elle a ensuite cherché à me cuisiner, voulant déterminer « à quoi j’aspirais ». Je lui ai répondu que mon seul objectif dans la vie était de vivre chaque jour en espérant voir son lendemain… et que, oui, amasser des richesses était une façon éprouvée d’accumuler les lendemains. Il semble que cela lui ait plu, car elle m’a alors confié qu’elle était membre d’un « club » réunissant diverses personnes partageant mon état d’esprit. Des philosophes, à n’en pas douter. Le mot d’ordre de ces braves gens est la coopération, le partage d’opportunités, et l’entraide face aux tracas du quotidien comme la loi ou les autorités seigneuriales…

Si j’en exprime le désir, Halia peut me faire entrer dans le premier cercle de ces « Zhentarim ». L’offre est tentante, et je lui ai promis d’y réfléchir. La camaraderie me manque ; certes, mes compagnons actuels et moi sommes comme les quatre doigts de la main d’un lépreux, mais j’ai la nostalgie du temps où je pouvais échanger avec des gens qui s’y entendent en affaires…

On a poursuivi notre circuit touristique de Phandalin en repassant au Lion Shield. Goth a fait quelques emplettes, et je me suis moi-même offert une nouvelle armure de cuir, rivetée, celle-ci, refourguant l’ancienne pour la moitié de son prix.

Peut-être enivré par son nouvel équipement, notre noble guerrier nous a alors proposé de retourner au manoir, toujours obsédé par cette dernière pièce que nous n’avons pas explorée. On frôle le TOC, tout de même. Je ne voyais pas l’intérêt d’y retourner, perso, et comme Pierre était de mon avis, ben on n’y est pas (retournés).

Du coup, Goth est quand même revenu voir Sildar pour lui dire qu’on avait laissé une petite zone d’ombre sous le manoir, afin qu’il se charge du « problème » si le cœur lui en dit. Sildar et lui se sont alors isolés pour parler en tête-à-tête. J’ai cru comprendre que le premier verrait bien le second administrer Phandalin. D’après lui, le village a besoin d’un noble à sa tête…

J’en ai profité pour donner rendez-vous à tout le monde à l’auberge dans la soirée (faudra que je pense à payer ma chambre, d’ailleurs), car j’avais moi aussi des choses à faire de mon côté. En premier lieu, je suis retourné voir ma chère tantine. Elle était très inquiète en apprenant que j’allais probablement très vite repartir à l’aventure, mais je l’ai rassurée du mieux que je le pouvais. Après quoi je suis allé faire un tour du côté du Géant endormi…

Mon espoir était de trouver là-bas un Redbrand suffisamment dépité par la réduction drastique de son cercle d’amis pour qu’il crache enfin le morceau après lequel je cours depuis que j’ai quitté le bled il y a deux mois. Malheureusement, en arrivant, j’ai trouvé la porte d’entrée défoncée et le débit de boissons complètement vide. Là où la bande avait l’habitude de dormir, j’ai retrouvé la paillasse de Keri, le type qui s’était barré dans la forêt avec la trouille au ventre. Toutes ses affaires avaient été embarquées, ce qui indiquait qu’il avait quand même eu la présence d’esprit de passer à l’ancien repaire de la bande pour récupérer son barda avant de se tailler fissa. Ce qui explique aussi que ses camarades se soient lancés à sa recherche ; ils ont dû être quelque peu médusés de voir le type débarquer comme un beau diable et se barrer presque aussitôt sans demander son reste.

Les affaires de ses collègues, elles, étaient toujours là. Je n’ai pas réussi à percer ce mystère ni celui de la porte défoncée, je dois dire. Ils n’avaient pratiquement rien laissé de valeur, mais j’ai quand même fait main basse sur vingt-six pièces de cuivre. Y a pas de petits profits.

J’ai ensuite fait un crochet par le logis de la prêtresse elfe pour lui remettre les vingt pièces d’or que je lui devais toujours, parce que je suis quelqu’un de droit (comme un S qu’on aurait beaucoup étiré), avant de retourner à l’auberge établir la suite de nos plans avec mes camarades. Nous avons décidé de retourner chez les Cragmaw pour mettre la main sur Klarg. Outre une jolie récompense, ça devrait nous permettre de localiser enfin cette Araignée Noire et son foutu château…
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#23
Tu sais que tu traînes trop sur Facebook quand tu regrettes de ne pas pouvoir liker des posts de forums ! Yep Palpitant récit !

Les Zhentarim, dans mon vague souvenir, c'est the mafia internationale des Royaumes Oubliés, non ?
Your life and your mission end here.
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#24
(17/06/2020, 20:26)Loi-Kymar a écrit : Tu sais que tu traînes trop sur Facebook quand tu regrettes de ne pas pouvoir liker des posts de forums ! :Yep: Palpitant récit !

Les Zhentarim, dans mon vague souvenir, c'est the mafia internationale des Royaumes Oubliés, non ?

Tss… Un cercle de philosophes, on t’a dit. : p
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#25
Les joueurs de cette partie ne connaissent pas vraiment l'univers des Royaumes Oubliés.
(Effectivement, c'est Zhentarim avec un h.)
Et de toute façon, il y a probablement des petits changements dus au passage à la 5ème édition, comme d'habitude.
Mr. Shadow

"Ce n'est pas un dragon martien...
-Alors il vient d'où ?
-Les dragons les plus grands et puissants naissent sur Terre... Mais ils viennent hiberner ici, sur Mars. Et tous les un-certain-nombre de milliers d'années, ils redescendent sur Terre."
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#26
J’y suis peut-être allé un peu fort…

Nous sommes de retour dans le repaire des Cragmaw. On récupère pendant que leur chef roupille pas loin. Mon Argument l’a convaincu qu’il avait besoin de repos.

Comme prévu, nous sommes repartis au petit matin sur la piste des Trois-Sangliers jusqu’à l’endroit où les deux carcasses de bourrin finissaient de pourrir, puis nous avons repris le chemin qui nous avions suivi il y a trois jours. Les « pièges » avaient été réamorcés ; on s’est contentés de les contourner. Comme d’habitude quand on fait des escapades sylvestres, Wulf ouvrait la marche, Pierre la fermait et Goth occupait les trois quarts de mon champ de vision.

Nous sommes arrivés devant la caverne, un peu moins la fleur à l’arc que la dernière fois dans le sens où on a fait gaffe à ne pas se faire repérer par les gobs postés dans leur perchoir. Pierre a envoyé son rat sur l’autre rive pour reluquer les peaux-vertes avant qu’on ne les charge, les prenant par surprise. Le bouclier d’un des deux gobelins ayant eu le mauvais goût d’arrêter ma flèche, j’ai foncé à travers les arbres pour le prendre à revers et lui taper dessus avec Arguy. Ouais, parce que Serre, elle est jolie mais elle est lourde.

L’autre avait décidé de s’en prendre… au rat de Pierre. Ça a dû fâcher ce dernier, qui l’a foudroyé aussi sec avant de lancer un splendide rayon de givre qui a raté sa cible mais probablement refroidit quelques écureuils dans le passage. Wulf a mis fin au débat en transperçant la gorge du gobelin d’une flèche bien placée pendant que j’échangeais des politesses avec son compère.

La cavalerie est arrivée sur ces entrefaites, et le premier des deux nouveaux venus a balancé un violent coup de fauchon sur… le rat. Il existe une haine ancestrale entre les gobelins et les rongeurs, ou quoi ? En tout cas, l’animal qui avait si brillament esquivé l’attaque précédente n’a rien pu faire cette fois-ci, disparaissant en fumée. Quand on sait que Pierre doit brûler l’équivalent de dix pièces d’or en charbon, encens et herbes à chaque fois qu’il veut l’invoquer, je pense que le mago a plus souffert du coup que la bestiole.

Les renforts étant à peu près aussi mauvais à l’arc que leurs collègues, ils ne nous ont guère posé de problèmes. Wulf en a de nouveau éliminé un pendant que j’enfonçais sournoisement habilement ma lame entre les omoplates de l’autre.

Et Goth, me direz-vous ? Eh bien je pense qu’il a vécu un traumatisme dans cette caverne étant petit, vu qu’elle est systématiquement synonyme de déboires pour notre pauvre guerrier. Non seulement il n’a pas réussi à toucher une seule fois, que ce soit à l’épée ou au javelot, mais il a également reçu un méchant coup de fauchon de la part du dernier gob…

Une fois le fracas des armes évanoui, nous avons pénétré pour la seconde fois dans le repaire des Cragmaw. Le torrent était revenu à son bas niveau… J’ai décidé de refaire un peu de grimpette dans la cheminée que j’avais déjà escaladée la première fois, mais en prenant le temps de me servir de mon matos d’escalade, cette fois, histoire de ne pas me casser la gueule. Rien n’avait changé dans la grotte : le feu brûlait toujours, avec autour les deux gobelins, Klarg et un gros loup. À croire qu’ils sont vissés au sol, ces cons-là.

À la demande de Goth, je suis parti explorer le tunnel que nous avions emprunté la dernière fois. Sans ma lanterne, je ne me suis pas fait repérer, et si j’y voyais que dalle, mon ouïe fonctionnait toujours, elle. Ayant repéré un peu d’activité, et avec le renfort de Wulf revenu sur mes talons, on a décidé d’attaquer sans attendre. Il faut dire que la dernière fois, la subtilité n’avait pas tellement bien marché.

Taïaut ! Cette fois, ce sont trois gobelins qui nous attendaient autour du feu. Je ne suis pas sûr de savoir ce qui m’a rendu euphorique, mais j’en ai tué deux d’un seul coup à chaque fois ! Wulf a eu l’autre d’une flèche et d’un coup d’épée — non sans encaisser lui-même un soufflet, néanmoins —, avec l’aide de Pierre et de Goth, venus nous soutenir. Enfin, l’« aide »… L’elfe s’est contenté de rafraîchir un peu la coupe de cheveux du Cragmaw et Goth a… Oui, raté son coup.

Comme il n’y avait rien d’intéressant dans la salle, nous sommes retournés du côté du pont. Goth avait vu un gobelin un peu plus tôt. Il a pris un peu d’avance avant de revenir nous dire qu’il avait entendu le gob détaler — en fait, il aurait peut-être dû embrasser une carrière d’espion plutôt que de guerrier. J’ai pris la lanterne à Pierre et je suis passé devant, étant le plus apte à m’extirper quand ça devient un peu trop chaud. Effectivement, une fois le pont passé un nouveau groupe de gobelins nous attendait en embuscade, mais ils n’ont pas réussi à nous surprendre.

Nous étions devant une cascade qui faisait un bruit assourdissant et remplissait deux réservoirs artificiellement créés à l’aide de murets de pierres. Ça explique comment ils ont tenté de nous noyer la dernière fois.

Nous nous sommes débarrassés sans trop de soucis des trois gobelins. Pierre est revenu sur nos pas pour descendre du pont et remonter le torrent afin de les prendre à revers, concluant sa manœuvre par un magnifique éclair de givre qui a instantanément tué sa cible. Goth, peut-être fâché contre sa hache, a décidé d’être moins subtil (enfin, encore moins subtil) en chargeant un deuxième gobelin pour le faire tomber dans la flotte. Plouf ! Le dernier a profité de l’inattention du guerrier pour lui asséner un coup de fauchon, mais il n’a fait qu’heurter son armure. J’ai alors profité de son inattention à lui pour enfoncer traîtreusement adroitement mon épée dans son dos.

J’ai alors couru jeter un œil rapide dans la caverne attenante, qui selon toute vraisemblance était celle où se trouvaient Klarg et son orchestre. Sans doute à cause du bruit de la cascade, ils ne nous avaient pas calculés. Ou alors, ils étaient vraiment vissés au sol.

On a éclairci ce dernier point très vite. Se plaçant devant l’entrée, Pierre a levé les mains et un vent violent s’est mis à tout balayer à l’intérieur. C’était comique de voir les peaux-vertes se faire emporter par les rafales. L’un des gobs s’est au passage cramé les fesses sur le brasier (que le vent avait eu le bon goût de ne pas éteindre), tandis qu’un autre est tellement resté scotché à la paroi du fond que je ne serais pas surpris qu’il ait partiellement fusionné avec la pierre. La bourrasque déchaînée par Pierre, si elle était d’une efficacité redoutable, l’empêchait toutefois de prendre part au combat… Du moins, avec les mains. Les pieds, eux, pouvaient encore mettre des tatanes au pauvre gobelin éjecté par Goth un peu plus tôt pour le refaire tomber à la flotte chaque fois qu’il tentait misérablement de se hisser sur la berge…

C’est peut-être à cause du vent, mais Goth a raté son lancer de javeline de façon si spectaculaire que je ne pense pas qu’il aurait fait mieux en cherchant à le faire exprès. Wulf non plus, pour une fois, n’était pas à la fête, ses flèches n’atteignant pas leurs cibles, aussi a-t-il décidé d’épauler Goth, pas en veine, au corps à corps. Cela les plaçait sous le vent de Pierre, mais nos deux guerriers tenaient bien mieux sur leurs jambes que la clique à Klarg, qui s’employait péniblement à rester ou revenir à leur contact en gueulant des trucs du genre : « Qui ose affronter Klarg ?! » ou « Klarg est invinciiible !!! »

Malheureusement, les deux humains ont fini par prendre tellement de dégâts que Wulf a finalement battu en retraite pour récupérer un second souffle tandis que Goth, qui commençait quelque peu à ressembler à un joli hérisson avec ses flèches et javeline plantées un peu partout, décidait de se contenter de parer les coups pour laisser ses camarades se charger du boulot. Tactique payante, car ça m’offrait des cibles de choix. Ou alors il y a un dieu pour les archers, qui, lassé de Wulfwig, a fini par remarquer mon existence, vu que j’ai tué un gob et le loup d’une flèche tandis qu’une autre se plantait dans le gras de Klarg.

Cette liposuccion sauvage l’a cependant beaucoup moins affecté que la perte de son loup. Au moment où mon trait transperçait œil, cerveau, os et fourrure (dans cet ordre), son maître a hurlé « Ripper ! » et s’est mis à détaler ! Non, mais, oh ! depuis quand les boss abandonnent le combat ? Ce mépris des traditions me débecte. Je comprends qu’il boude parce qu’il a perdu son toutou, mais il avait qu’à lui choisir un nom moins moche, aussi.

J’ai aussitôt ramassé ma lanterne et me suis mis à courir à en perdre haleine pour revenir à l’entrée de la grotte afin d’intercepter ce mauvais joueur. J’ai peut-être des petites jambes, n’empêche qu’à la course, personne ne me bat ! Arrivé dans la grotte à la cheminée, j’ai découvert en bas d’icelle un Klarg en piteux état. Probablement avait-il pris quelques dégâts en sautant dans le puits pour s’échapper… Jugeant que tout soin nécessiterait au préalable une anesthésie générale, j’ai sorti mon Argument massue… mais je l’ai asséné avec un enthousiasme un petit peu trop critique, car il se trouve que, Pierre ayant rejoué les marchands de sable, le bougre roncaillait déjà. Oups. En même temps, si on me dit rien…

Pendant que j’admirais la bosse sur le crâne de l’ex-chef des Cragmaw, Goth et Wulf exécutaient les deux gobelins restants et fouillaient les lieux. Quelques caisses avaient dû être piquées au Lion Shield, puisque leur symbole était peint dessus. Rien que des provisions dedans, cependant. Seul un coffre sortait un peu du lot. Pierre m’ayant rejoint, je suis retourné l’examiner. C’est qu’ouvrir un coffre fermé à clef, c’est une opération délicate. Il faut des mains expertes et du doigté, ou on a vite fait de se prendre un dard empoisonné ou une combustion spontanée… Bon, il se trouve que celui-là était ouvert. Mais quand même.

Outre plein de pièces de cuivre et quelques pièces d’argent (mouais), j’ai dégoté deux potions de soins (c’est mieux) ainsi qu’une petite statuette en jade aux yeux d’or représentant un crapaud… D’après Goth… Nan, je déconne : d’après Pierre, il s’agirait du dieu des goblours. Le pauvre était sans doute l’un des derniers à choisir quand le panthéon, là-haut, a décidé qui s’occuperait de quoi.

Ah, oui, on a aussi retrouvé l’armure et les armes de Sildar. Il sera content de nous les racheter récupérer.
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#27
Je m'insurge.
Klarg et son orchestre ont bien fini par vous "calculer" avant que vous entriez vu qu'un des gobelins de l'embuscade ratée a filé les prévenir.
(Mais oui, le bruit de la cascade sert de prétexte pour expliquer pourquoi, sans sonneur d'alerte, les ennemis dans les différentes "salles" de la caverne n'entendent pas le bruit des combats voisins.)
Mr. Shadow

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#28
(26/06/2020, 17:36)Lyzi Shadow a écrit : Je m'insurge.
Klarg et son orchestre ont bien fini par vous "calculer" avant que vous entriez vu qu'un des gobelins de l'embuscade ratée a filé les prévenir.

L’histoire est écrite par les vainqueurs. Mrgreen
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#29
Pour l'anecdote, la 1ère édition d'AD&D plaçait la campagne des Royaumes Oubliés dans les années 1356-1357 du Calendrier des Vaux.
AD&D2 la faisait commencer en 1367 CV. D&D3 s'achevait en 1372 CV. D&D4 couvrait l'année 1479 CV.

Si on ignore certaines incohérences, Lost Mine of Phandelver se déroule en 1491 CV.

En 5 éditions, et 43 ans dans le monde réel, on a avancé de 135 ans in-game.

(Je compte 43 ans parce qu'AD&D a été publié en 1977, mais Ed Greenwood écrivait déjà des nouvelles dans cet univers en 1967, donc il y a 53 ans.)
Mr. Shadow

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#30
Pendant que le gobelours rêvait à des trucs de gobelours comme martyriser des gobelins, moi, je comptais le butin. Heureusement que j’ai été comptable : j’ai l’impression que même l’idée de faire une simple addition colle la migraine à mes camarades. C’est triste de se dire que certaines gens ignorent le frisson de plaisir que procure la vue de piles de pièces parfaitement droites et alignées.

Il y en avait pour six-cent pièces de cuivre tout rond (c’est beau, quand même) et cent-dix pièces d’argent. J’ai décidé arbitrairement que les guerriers recevraient respectivement cent-cinquante-cinq et vingt-sept pièces, tandis que les non-humains en récupéreraient cent-quarante-cinq et vingt-huit. De toute façon, ils ne sont tellement pas intéressés par les calculs que je pourrais les arnaquer sans souci si je n’étais pas quelqu’un d’honnête. Heureusement qu’il y a au moins une personne avec le sens du commerce dans ce groupe.

Wulfwig avait ficelé Klarg façon saucisson, et quand ce dernier s’est réveillé Pierre a tenté un truc auquel je n’ai entravé que pouic pour essayer de « charmer » le manitou des Cragmaw, mais ça n’a pas marché (tu m’étonnes). Du coup, c’est moi qui me suis chargé de l’interrogatoire. Et si vous vous demandez comment un hobbit peut bien intimider un gonze deux fois plus grand et quatre fois fois plus lourd que lui, c’est simplement que vous ne m’avez jamais vu menacer quelqu’un. Très pratique, entre autres, pour faire casquer les mauvais payeurs et récupérer des intérêts en prime. Ça date de l’époque où j’étais collecteur d’impôts.

Bref, notre ami est aussitôt devenu doux comme un agneau et bavard comme une pie — en revanche il restait con comme un gobelours ; je ne fais pas non plus des miracles, moi. Rebref, le château se trouverait à une vingtaine de milles au nord-est du repaire, dans les bois de Neverwinter. Il serait dirigé par un gobelours « encore plus invicible » que lui. Là, on a dû interrompre l’interrogatoire cinq minutes, le temps de s’arrêter de rire. Quelques bourre-pifs en rabiot nous ont appris que le roi Groll (c’est le blaze de l’autre gobelours) aurait plein de gobelins sous ses ordres et que Klarg ignorait tout de l’Araignée noire.

Il gardait une dernière info par devers lui, qu’il a négociée contre sa libération. J’ai défait ses liens pour qu’il crache le morceau, mais le tuyau ne valait pas un clou : un émissaire de l’Araignée noire est venu voir le roi Groll il y a quelques jours pour payer la tribu afin qu’elle recherche Gundren Rockseeker, le trouve, le capture et le livre à Groll. Bref, rien qu’on ne savait déjà. Je m’attendais à ce que Klarg soit rétribué avec un bon de coup de hache, mais à ma surprise Goth a accepté de le laisser partir. Perso, je me foutais qu’il décampe, mais j’aurais pensé que ça allait à l’encontre des principes civilisateurs de notre paladin. Peut-être qu’il répugne à tuer un vaincu désarmé. (M’enfin, c’est pas un vaincu, c’est un gobelours.)

Avant qu’il ne parte, j’ai pris mon timbre de voix le plus menaçant pour lui expliquer que si j’entendais de nouveau parler de lui, de quelque façon que ce soit, je le traquerais, je le retrouverais, et je le tuerais… Je vous jure, ça sonnait effrayant. On aurait dit Liam Neeson (un célèbre hobbit). Ce à quoi il m’a répondu qu’il n’oublierait pas que j’avais tué son loup. Chouette, j’ai un ennemi juré !

Le retour à Phandalin était plus calme. Nous sommes d’abord passés au Lion Shield pour indiquer à la gérante l’emplacement des marchandises volées, encaissant cinquante pièces d’or de récompense en retour. Ils font suer, à nous refiler des montants qui ne sont jamais divisibles par quatre, sérieux. Cependant, Pierre s’est contenté de dix pièces d’or, arguant qu’il n’avait pas besoin de davantage. Un tel mépris de l’argent frôle le vulgaire à mes yeux, et en même temps avoir un compagnon si peu regardant sur le partage a quand même ses bons côtés.

Bon, ça laissait toujours quarante pièces d’or à diviser en trois, alors j’ai dit à Goth et Wulf qu’ils n’avaient qu’à se les partager et qu’en compensation je garderais la statuette trouvée dans la grotte. Oui, celle en jade aux yeux d’or… Un marché parfaitement équitable.

J’en ai profité pour me débarrasser de mes pièces de cuivre par dizaines en reconstituant mon stock de flèches. Ensuite j’ai donné rendez-vous aux autres à l’auberge. Il commençait à se faire tard, mais j’avais d’abord une visite à rendre à Halia… Je tenais en effet à savoir ce qu’il était advenu du prisonnier de l’invité Redbrand qu’on lui avait confié. J’ai eu la joie d’apprendre qu’elle lui avait trouvé des compagnons et que tout ce petit monde était logé aux frais de la princesse. Ça explique le seuil du Géant endormi défoncé (le seuil, pas le géant) et la disparition de ses occupants. L’hospitalité d’Halia ayant ses limites, je doute qu’ils en profitent encore très longtemps, ceci dit. J’en connais qui ne doivent pas dormir sur leurs deux oreilles, pour ceux qui les ont encore…

À l’auberge, j’ai retrouvé Sildar, à qui j’ai rendu son équipement contre une bière. Qu’on ne dise pas que je ne suis pas généreux après ça ! Pendant le repas, les conversations dans la salle commune ont pris une tournure politique, la plupart des villageois se demandant qui allait gérer Phandalin maintenant que la bourgade n’était plus sous le joug des bandits. Certains désiraient voir un vrai seigneur à sa tête, d’autres, moins chauds, préféraient rester un bourg libre (quoi que ça veuille dire), d’autres encore pensaient qu’il fallait avant tout virer l’édile, et certains suggéraient que la future maréchaussée serait amplement suffisante. La tenancière et Sildar (évidemment) étaient dans le camp seigneurial, les mineurs et employés de l’Échange dans celui des anars.

Le prolétaire n’étant jamais content, un certain nombre d’entre eux râlaient à cause des gobelins et des orques qui restaient une menace sur la région. Ils râlaient moitié moins, du coup, quand je leur ai fait savoir qu’on s’était occupés des premiers, y gagnant au passage un nouveau rinçage de gosier à l’œil.

J’ai repris une chambre à l’auberge pour cette nuit (en profitant de nouveau pour refiler ma mitraille par brouettes), n’ayant pas le courage de retourner chez tante Qelline pour ce soir, claqué comme j’étais. La nourriture était peut-être un peu riche, ou alors c’est tout cet alcool… Nan, ça doit être la nourriture. Bref, j’ai pris congé de mes compagnons après avoir discuté avec eux du programme de demain. La fille du Lion Shield nous a parlé d’un aventurier à la retraite qui s’occupe d’un verger dans le coin, et qui pourrait être source d’informations. Sildar nous a aussi raconté que des gardes envoyés dans le manoir ont trouvé un laboratoire de mago dans la pièce qu’on avait laissée derrière nous. Un rat a pris la fuite quand ils sont entrés, et s’est évanoui en fumée au premier coup de lance… Pierre a de la concurrence ! Ils ont récupéré tout un tas de matos, ainsi que des grimoires et des parchemins étranges. Tout est entreposé à l’hôtel de ville, et Sildar nous a invités à y passer dans la matinée, des fois qu’on serait intéressés par l’une ou l’autre des babioles chouravées à Glasstaff. S’il y a vraiment autant de bouquins qu’il le dit, j’ai peur qu’on ne revoie plus Anarondo de la semaine.
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